Le monde de l'image compte un petit nouveau dans ses rangs. Initié par la Région Hauts-de France en collaboration avec les Rencontres d'Arles, l'Institut pour la photographie a ouvert ses portes le 11 octobre au coeur du Vieux-Lille. Il occupe les 3500 m² d'un ancien lycée et centre d'information et d'orientation. Pour sa directrice, Anne Lacoste, le programme de l'Institut est fondé sur "la complémentarité et l'interactivité de cinq axes principaux : la diffusion, la conservation, le soutien à la recherche et la création, la transmission et l'édition." La capitale du Nord ne prétend pas devenir une succursale du rendez-vous provençal. "Arles est une plateforme de diffusion, Lille se veut une plateforme de production", a précisé Sam Stourdzé, le directeur du rendez-vous arlésien.

Pour le moment, les espaces sont à l'état brut. La transformation architecturale du 11, rue de Thionville, débutera l'année prochaine et devrait se terminer en 2021. Le projet est dit en "préfiguration". La première programmation, intitulée extraORDINAIRE et composée de sept expositions accessibles gratuitement jusqu'au 15 décembre, se veut un aperçu de ce que sera l'Institut pour la Photographie dans les prochains mois. "Pour cette ouverture, nous avons choisi une thématique d'actualité qui parle à tout le monde : la banalité du quotidien, mise en perspective à travers sept regards", annonce Anne Lacoste. Les expositions retenues couvrent ainsi l'histoire de la photographie depuis la fin du XIXe siècle jusqu'aux artistes contemporains, balayent plusieurs continents (Chine, Etats-Unis, Europe) et présentent le travail de grands noms et d'anonymes. Présentation de ce nouvel institut de beauté photographique.

Thomas Struth,

Formé par les photographes Bernd et Hilla Becher, à l'Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf, le photographe allemand a initié en 1986 une série, en cours, consacrée au genre traditionnel du portrait de famille. L'idée lui a été inspirée par une collaboration avec le psychanalyste Ingo Hartman qui utilise les photographies familiales de ses patients dans son travail thérapeutique. Suivant toujours le même protocole et utilisant la chambre, Struth laisse aux sujets le choix du lieu de la prise de vue et du type de pose. Cette approche documentaire frontale et la dimension monumentale des tirages révèlent les interactions entre les protagonistes et soulignent la dimension sociologique de l'exercice banal de la photo de famille.

La famille Yamato devant sa maison, Yamaguchi, 1996.

La famille Yamato devant sa maison, Yamaguchi, Japon 1996.

© / (Thomas Struth)

LA famille Smith, Fife 1989.

La famille Smith, Fife, Ecosse,1989.

© / (Thomas Struth)

Lisette Model, une école du regard

La photographe documentaire américaine Lisette Model (1901-1983), connue pour ses portraits culottés de la haute société, s'est consacrée dans les années 1950 à l'enseignement, encourageant notamment les femmes à développer une approche personnelle. L'exposition rend hommage à son travail et à celui de quatre de ses élèves, Leon Levinstein (1910-1988), Diane Arbus (1923-1971), Rosalind Fox Solomon et Mary Ellen Mark (1940-2015). Ces cinq artistes questionnent de manière intime le monde qui les entoure. Ils utilisent les mêmes outils (composition graphique en noir et blanc, pellicule 35 mm, utilisation du flash) mais chacun délivre une réponse différente. Diane Arbus s'intéresse par exemple aux marginaux, aux handicapés, en respectant le cadre, quand Leon Levinstein, premier élève de Lisette Model, lui, rend compte de la vie new yorkaise en exacerbant les premiers plans, en agrandissant ses négatifs, en pratiquant la contre-plongée.

Femme avec un voile, San Francisco, 1949.

Femme avec un voile, San Francisco, 1949.

© / (Lisette Model/Courtesy Baudoin Lebon)

Happy Birthday, South Africa, 1990.

Happy Birthday, South Africa, 1990.

© / (Rosalind Fox Solomon/Courtesy Bruce Silverstein Gallery, New York)

Jeff Gilman et Stacy Spiyey, Mc Kee, Kentucky.

Jeff Gilman et Stacy Spiyey, Mc Kee, Kentucky.

© / (Mary Ellen Mark/Courtesy Howard Greenberg Gallery)

Laura Henno,

Depuis 2017, Laura Henno se rend régulièrement à Slab City, un campement sauvage dans une ancienne zone démilitarisé du no man's land Californien; L'endroit est peuplé par une centaine de démunis qui ont choisi de vivre loin des règles de la société. On y croise Dave, le pasteur qui prêche au milieu du désert, Michael, le jeune vétéran de la guerre en Irak, Nicolas, l'évangéliste à la main verte... La cinéaste et photographe présente à Lille une version augmentée d'un projet présenté en 2018 à Arles. Ses images désolées rappellent à près d'un siècle d'écart les clichés de Dorothea Lange pendant la Dépression des années 1930. Un prochain voyage est programmé cet hiver dans la perspective d'un long-métrage documentaire.

The Chocolate Mountains Gunnery Range, Slab city, Etats-Unis.

The Chocolate Mountains Gunnery Range, Slab city, Etats-Unis.

© / (Laura Henno)

Annie dans le bus-église, Slab city, Etats-Unis.

Annie dans le bus-église, Slab city, Etats-Unis.

© / (Laura Henno)

Home Sweet Home

En s'intéressant à l'attachement des Britanniques pour leurs intérieurs, la commissaire Isabelle Bonnet propose une véritable radiographie du Royaume-Uni à travers la photographie outre-Manche, des années 1970 à nos jours. Cette visite domestique permet de constater les évolutions sociales, économiques, culturelles et politiques du pays, et notamment la dégradation des conditions de vies des classes populaires. Selon l'espace dans lequel elle se déploie une exposition vit différemment. Aux Rencontres d'Arles, cet été, Home Sweet Home avait pris ses quartiers dans une véritable maison, provoquant ainsi un sentiment d'immersion. Présenté dans un espace classique et neutre, l'accrochage lillois permet d'embrasser les travaux de plusieurs artistes à la fois et privilégie l'approfondissement du sujet.

Smokers, Halcyon Road.

Smokers, Halcyon Road.

© / (Ken Grant)

Something Like a Nest.

Something Like a Nest.

© / (Andy Sewell)

June Street, 1973.

June Street, 1973.

© / (Martin Parr/MAGNUM PHOTOS)

A LIRE >> Dix expos à ne pas manquer aux Rencontres d'Arles

Greetings from America

Mettre les gens en relation en mêlant texte et image, finalement la carte postale est l'ancêtre d'Instagram. Cette exposition explore l'histoire de la carte postale illustrée et sa circulation entre l'Amérique du Nord et la France entre 1900 et 1940. Considéré comme un objet de la modernité, à l'instar du téléphone, ce format rectangulaire, véritable bout de territoire, a été un formidable véhicule pour l'imaginaire, transportant d'un continent à l'autre chefs indiens, un incendie rougeoyant à San Francisco, les chutes du Niagara ou des vues urbaines de New York. Poétique et instructif.

Hotel Traymore, Atlantic City.

Hotel Traymore, Atlantic City.

© / (E.C. Kropp co Milwaukee)

Horse Shoe Falls From Goat Island, Niagara Falls.

Horse Shoe Falls From Goat Island, Niagara Falls.

© / (SDP)

Times Square by night, New York City

Times Square by night, New York City

© / (H.Finkelstein & Son)

Thomas Sauvin, Beijing World Park

Dans cette nouvelle série extraite de ses archives Beijing Silvermine, un fonds d'un demi-million de négatifs datant de 1985 à 2005 récupérés en Chine, le collectionneur Thomas Sauvin offre un tour du monde entre réalité et fiction. Le Beijing World Park est un parc d'attractions inauguré en 1993 où se côtoient, à quelques mètres les unes des autres, des reproductions de Notre Dame, du World Trade Center, des pyramides de Gizeh... Ce monde miniature a été visité par des millions de chinois munis de leur appareil photo. Leurs clichés amateurs sont accrochés à Lille à côté de ceux de leurs compatriotes pris sur les véritables sites touristiques. L'ensemble crée un étonnant jeu d'échelle qui au-delà de l'aspect ludique questionne le tourisme mondialisé.

Beijing World Park, de Thomas Sauvin

Beijing World Park, de Thomas Sauvin

© / (Beijing Silvermine)

Beijing World Park, de Thomas Sauvin

Beijing World Park, de Thomas Sauvin

© / (Beijing Silvermine)

Emmanuelle Fructus, 6110

Emmanuelle Fructus est beaucoup de choses. Elle est historienne de la photographie, collectionneuse, galeriste, ancienne iconographe et documentaliste, mais pas photographe. Elle travaille à partir d'images "pauvres", délaissées. Sa matière première: les personnes représentées dans des photographies de famille ou d'identité prises entre 1900 et 1970, et vouées à l'oubli. Armé de petits ciseaux de couture, elles découpent méticuleusement ces silhouettes anonymes, en pied, et les agences par typologie et selon un protocole très précis dans de grands "tableaux". Cette pratique chronophage, proche de l'art conceptuel d'un Roman Opalka, répond à de multiples règles et à un système que l'artiste ne souhaite pas forcément divulguer (le titre de l'exposition, 6110, correspond aux nombres de personnes représentées sur les tableaux à Lille). "Mon but est de trouver une place aux images, les sauver", explique Emmanuelle Fructus dont l'oeuvre est un rappel sensible de la fragilité de l'humanité.

336.

336.

© / (Emmanuelle Fructus)

650.

650.

© / (Emmanuelle Fructus)

extraORDINAIRE, Regards photographiques sur le quotidien. Institut pour la Photographie. 11, rue de Thionville, Lille (Nord). Jusqu'au 15 décembre.