La vertigineuse Kim Novak repasse sa chemise en toute simplicité dans une chambre du Grand Hôtel de Rome, Simone Signoret et Yves Montand batifolent au milieu des statues du Forum antique, Sophia Loren et Marcello Mastroianni se taquinent entre deux prises comme des enfants dans la cour de Cinecittà... Ces séquences intimes des stars des années 1960 seraient restées inconnues du public sans la curiosité d'une jeune femme. Il y a une vingtaine d'années, alors qu'elle cherche une paire de skis, Silvia Di Paolo exhume des boîtes d'archives dans un coin inaccessible de la cave de ses parents. A l'intérieur, un trésor argentique : plus de 250 000 négatifs, quelques tirages photos, un fichier alphabétique minutieusement tenu qui renferme les noms des plus grandes personnalités des années 1960 : Ezra Pound, Giorgio Di Chirico, Federico Fellini, Michelangelo Antonioni, Anna Magnani...
Silvia Di Paolo court questionner son père, alors persuadée que ce dernier a déniché ces pépites aux puces. Ce jour-là, elle fait une autre découverte : ces clichés ont été réalisés par son père, Paolo Di Paolo. Pendant près de trente ans, celui-ci a dissimulé tout un pan de sa vie et persistait encore à n'en vouloir rien montrer. "Je me considère comme la Greta Garbo de la photographie, plaisante-t-il avec sa fille. Je me suis retiré à l'apogée de ma carrière." Une carrière qu'il a débutée en plein âge d'or du cinéma italien.

Kim Novak dans sa chambre du Grand Hôtel de Rome, en 1958.
© / Paolo Di Paolo © Archive Paolo Di Paolo

Monica Vitti et Michelangelo Antonioni, couple intello-glamour du cinéma italien, à Rome, en 1958.
© / Paolo Di Paolo © Archive Paolo Di Paolo
Né en 1925 dans la région de Molise, proche des Abruzzes, Paolo Di Paolo part étudier la philosophie et l'histoire dans la capitale dans les dures années d'après-guerre. Il vit de petits boulots, fréquente les cafés bohème de la piazza del Popolo, fait ses débuts de journaliste pour des revues de voyage, jusqu'au jour où il tombe amoureux d'un appareil Leica IIIC et se met à pratiquer la photo. Il a 30 ans lorsqu'il rencontre son mentor, Mario Pannunzio, directeur d'Il Mondo, hebdomadaire politique et culturel qui accorde une place particulière à la photographie, et auquel il commence à collaborer. "Pannunzio voulait de bonnes photos, pas de belles images", se souvient Di Paolo. Contemporain de William Klein, Robert Doisneau et Henri Cartier-Bresson, le photographe saisit la société italienne en pleine effervescence économique et artistique. Il navigue appareil en main dans la haute société ou au coeur des faubourgs avec la même liberté.

Panoramique sur la périphérie avec Pier Paolo Pasolini (à dr.) et un jeune passant, au "monte dei cocci" dans le quartier de Testaccio, une des huit collines de Rome ,1960.
© / photo Paolo Di Paolo, © Archive Paolo Di Paolo

Raccord maquillage de Sophia Loren sur le tournage de Pain, amour, ainsi soit-il de Dino Risi, Pozzuoli (Naples), 1955.
© / photo Paolo Di Paolo © Archive Paolo Di Paolo
"A cette époque, Rome c'était le cinéma", rappelle Giovanna Calvenzi, commissaire de l'exposition. L'Italie s'accroche à ses rêves et devient le deuxième empire cinématographique après les Etats-Unis. Cinecittà, surnommée "Hollywood sur Tibre", accueille les réalisateurs et les acteurs du monde entier. Le temps est à la liberté, au plaisir, aux nuits blanches et à la décadence. En 1960, La dolce vita, de Federico Fellini, en sera le chef-d'oeuvre.
Paolo Di Paolo exerce son métier sans contrainte. Au fil des commandes pour Il Tempo, mais aussi pour Harper's Bazaar ou La Settimana Incom illustrata, il rencontre la crème du cinéma et de la scène intellectuelle. Son approche élégante et cultivée le distingue. En 1958, avant de se présenter devant elle, il fait livrer des fleurs à Kim Novak, qui le reçoit dans sa chambre d'hôtel comme un intime et semble oublier l'appareil. En 1960, Pier Paolo Pasolini le choisit pour l'accompagner dans des quartiers populaires de Rome, territoires de prédilection du futur cinéaste, où il produit des portraits d'une rare intensité. "Entre les paparazzi et la photographie humaniste à la française, Di Paolo s'est frayé un chemin très personnel, commente Giovanna Calvenzi. Il croyait davantage aux rencontres amicales qu'à l'opportunisme professionnel."
Paolo Di Paolo enveloppe ses modèles d'un respect et d'une attention fine et intuitive qui lui valent la confiance et l'amitié des stars. Un jour d'été de 1955, Anna Magnani l'invite dans sa villa au bord de mer pour lui confier la délicate mission de la photographier avec son fils Luca, atteint de poliomyélite. Des images vibrantes d'émotion qui ne seront jamais publiées à l'époque.

L'actrice américaine Gloria Swanson dans les jardins de la Villa d'Este à Tivoli, durant le tournage des Week-ends de Néron, film franco italien de Steno, 1956.
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Pier Paolo Pasolini et un enfant du quartier populaire de Testaccio à Rome en 1960. " La plupart des habitants le connaissait et l'appelait 'Dottore', se rappelle le photographe.
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En 1966, la fermeture d'Il Mondo - "ce journal qui avait plus de contributeurs que de lecteurs", résume avec humour Di Paolo - marque, pour le photographe, la fin d'un cycle. Il refuse de s'adapter aux nouveaux médias avides de scoops et de scandales. Dans un télégramme à Pannunzio, il écrit : "Pour moi et mes amis, l'ambition d'être photographe s'éteint aujourd'hui." Paolo Di Paolo abandonne la discipline par amour de la photographie. Il refait sa vie, épouse sa secrétaire, fonde une famille, se retire à la campagne, enfouit ses archives et devient éditeur pour le service historique de la gendarmerie. Sans plus jamais évoquer son passé.
Le hasard a voulu que Di Paolo, redevenu historien, échange quelques photos contre des documents anciens avec Giuseppe Casetti, antiquaire inspiré qui les expose dans sa galerie. C'est là qu'Alessandro Michele, le directeur créatif de Gucci, amoureux de l'art et du cinéma, tombe sous le charme de ses images. La suite s'accélère. Après des années de négociation, Silvia convainc son père d'ouvrir ses archives et contacte Bartolomeo Pietromarchi, directeur des arts du MAXXI (Musée national des Arts du XXIe siècle) et sa présidente, Giovanna Melandri. Dans ce musée tout en courbes, signé Zaha Hadid, aux côtés de l'architecture et de l'art contemporain, la photographie tient une place importante. Ensemble, avec Gucci pour sponsor principal, ils porteront pendant trois ans le projet d'un livre (paru en 2018) et de l'actuelle rétrospective.
Ce 16 avril 2019, jour de l'inauguration de l'exposition, Paolo Di Paolo est un homme heureux. A 94 ans, il découvre, ému, pour la première fois ses images magnifiées sur les murs d'un grand musée national. La séance peut commencer.

Marcello Mastroianni, inoubliable journaliste de La Dolce Vita de Fellini, prend un café en solitaire. Date inconnue.
© / Paolo Di Paolo © Archive Paolo Di Paolo
Expo: Paolo Di Paolo. Mondo perduto. MAXXI, Rome (Italie). Jusqu'au 30 juin.
Livre: Paolo Di Paolo. Mondo perduto. Fotografie 1954-1968 (en italien et anglais). Editions MAXXI/Marsilio, 295 p., 80 ¤.
