Jeudi 14 janvier 2020, à Paris. La foule des happy-few se presse autour de Virgil Abloh, à la Galerie Kreo. Le créateur de la marque Off-White et directeur artistique de Louis Vuitton Homme y présente sa première collection de mobilier et d'objets. Pièces uniques, taguées de graffitis fluo, les 20 modèles en béton - chaises, bancs, tables - vibrent d'énergie. Comme personne, le "golden-boy" capture le groove de la culture urbaine. Mais pour ce nouveau coup de maître, le natif de l'Illinois revendique une inspiration puisée dans le génie traditionnel du pays de ses origines, le Ghana. On le décèle à son traitement ingénieux de la matière - un alliage ultraléger, malgré l'apparence d'une solidité massive - et à sa perforation des surfaces.
Si Abloh n'a pas grandi sur la terre de ses ancêtres, ses parents, présents à l'inauguration, y vivent. Et le colosse en bomber et treillis s'en réclame sans détour. "Tout cela est 100 % africain, explique-t-il. J'allège le béton parce que la vie dans les villes est mobile. Je troue les miroirs parce qu'on passe son temps à se réfléchir dans un flux d'images, mais ce n'est pas notre moi profond qu'on montre de cette façon. J'englobe dans ma réflexion un environnement large qui nous recharge en vitalité."
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L'art de la vitalité
La vitalité, c'est ce qui caractérise le souffle des créateurs de l'Afrique et de sa diaspora. La vieille Europe en a soif, qui regarde cette explosion créative à l'oeuvre. Aujourd'hui, ce design s'invite dans les foires d'art spécialisées (AKAA ou Also Known As Africa), dans les salons (Beirut Design Fair, Maison & Objet, Salone del mobile, à Milan)... De grands musées lui font honneur (expositions Africa Remix au Centre Pompidou, en 2005, et Making Africa à Bilbao, en 2015). Récemment, des galeries comme Bonne Espérance, Nelly Wandji, etc. s'ouvrent à Paris, et des sites (Maison Intègre, Lago 54) proposent leurs éditions en ligne. Des éditeurs internationaux - Moroso, Knoll - font appel aux talents africains. Signe qui ne trompe pas, le géant suédois du mobilier Ikea lance en 2019 une collection capsule, Överallt, dessinée en collaboration avec une équipe de concepteurs issus de la plate-forme sud-africaine Design Indaba.

Banc outdoor dessiné par le studio Propolis (Bethan Rayner et Naeem Biviji), à Nairobi, pour la collection capsule Överallt d'Ikea (2019).
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Chaises Reform Studio
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Fauteuil de Cheik Diaollo
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Qu'y a-t-il de commun aux artefacts émanant de 54 pays pour expliquer cet élan ? L'un des auteurs de Génération africaine. La force du design, beau livre qui en dresse un panorama bienvenu, relève avec finesse les points de convergence esthétique. Selon Mugendi K.M'Rithaa, enseignant et chercheur, ces objets se distinguent par "la représentation des nuances de la terre, l'utilisation de matériaux écologiques, de motifs et de couleurs présents à travers le continent". Autrement dit, ce qui les réunit est une manière d'hommage au territoire, à sa beauté et à ses traditions. A l'échelle d'un espace aussi vaste, d'une richesse culturelle intense, ce postulat se traduit par une grande variété d'univers. "Chaque designer a son style, souligne Victoria Mann, fondatrice de la foire AKAA, qui les met en valeur. La porosité de la frontière entre l'art et l'artisanat, qui constitue la spécificité du secteur en Afrique, rend la scène passionnante."
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L'art de la transmission

La table en bronze Dabacali, de François Champsaur, produite au Burkina Faso,éditée par Maison Intègre.
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"Tout passe par la main", affirme Patricia Defever-Kapferer, fondatrice à Casablanca de la maison d'édition Langages du Sud, axée sur la transmission du patrimoine africain. "Il y a de l'or dans ce travail manuel, poursuit-elle. Quand on voit la qualité de la pratique décorative au Maroc, la sculpture du plâtre, l'ornement des portes, on ne peut que faire le rapprochement avec les Beaux-Arts." Du Nord au Sud, tous les pays d'Afrique peuvent se prévaloir de cette excellence. Les techniques traditionnelles - tissage, broderie, forge du fer, ébénisterie, tannerie, poterie, vannerie... - qui se transmettent, ici, depuis des siècles et constituent une part de l'identité culturelle du continent sont un atout majeur pour les créateurs. Scott Billy, fondateur de la galerie Bonne Espérance, consacrée à l'Afrique du Sud, formidable gisement de talents, raffole de ce mélange des genres. "Résultat d'un travail collectif, la pièce créée s'en nourrit et il n'est pas de posture égotiste, consistant à dire 'Regardez mon oeuvre, je suis un génie!'" En témoigne la dernière exposition de la galerie, Mother Earth, qui présente les somptueuses tapisseries figuratives, en broderies de perles, confectionnées dans la région du Natal par le collectif féminin Ubuhle et Astrid Dahl.
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Les créateurs ne se contentent pas d'utiliser les savoir-faire locaux. Ils les adaptent ou les réinventent à l'aune de pratiques contemporaines. La designer textile franco-sénégalaise Aïssa Dione a su ainsi adapter le métier à tisser d'origine aux exigences des showrooms occidentaux en élargissant les bandes de 20 à 90 centimètres. C'est ainsi que la palette sensuelle des tissus manjaques - bleu nuit d'encre et ocres sable - vient enrichir les prestations de décorateurs internationaux (Jacques Grange, Peter Marino, India Mahdavi) et de maisons comme Hermès ou Fendi Casa.
L'art de l'upcycling

L'atelier du designer dakarois Ousmane Mbaye, qui fait feu de tous métaux, récupérés sur des fût s et des tuyaux usagés, à Dakar, Sénégal
© / - (c) Alamy Stock Photo
Attentifs à la préservation de ressources rares, les créateurs africains, bien souvent, ressuscitent des matériaux dits "pauvres" - barils, pneus, canettes de soda... - afin de leur donner une seconde vie. Parlons à ce sujet d'"upcycling", plutôt que de récupération, synonyme de bricolage. Fruits d'une éthique de conservation et d'une ambition esthétique, les pièces sont innovantes. Forgé dans le métal de fûts et de tuyaux usagés, le mobilier du Dakarois Ousmane Mbaye séduit par ses formes à l'équilibre parfait et son colorama éclatant d'optimisme. Les créations de Cheick Diallo, chef de file de la scène malienne, sont le meilleur exemple de cette pratique. C'est à partir de tiges de fer employées sur les chantiers de construction et de rouleaux de fils de pêche en nylon qu'il élabore des fauteuils, sofas et luminaires au graphisme d'avant-garde. "On fait avec ce qu'on a", professe cet architecte DPLG, formé au design à l'ENSCI à Paris, désormais établi à Bamako. Pour ce visionnaire, la rue et ses corps de métier sont un laboratoire de tous les possibles.
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L'art du temps long

A droit, la sculpture Demoiselle 187, cabinet rouge (2015), conçue par le designerivoirien Jean Servais Somian, ici dans son atelier à Grand Bassam, Côte d'Ivoire
© / - © Iréne de Rosen/Hans Lucas/SdP
Concrétiser un projet demeure en effet une aventure. Ambre Jarno, éditrice de Maison Intègre, raconte le challenge technique que représente sa collaboration avec les maîtres bronziers du Burkina Faso. "Ici, on n'envoie pas un dessin à un fabricant en usine. Je suis sur place quinze jours par mois. L'atelier est une cour de village à ciel ouvert, où la chaleur atteint 45 degrés. Le processus est long. Les pièces sont produites en petite quantité." Ses objets dialoguent avec des choses vues depuis toujours: un tabouret Zindi, inspiré de ses homologues royaux du Nigeria, des bougeoirs Lobi, hommages à l'ethnie du même nom, un plat Nambo, rappelant les assises Sénoufo. Revisités, ils en gardent la poésie. "Ce qui me plaît dans le design africain, c'est la combinaison de lignes pures, minimales, avec un puissant imaginaire", dit la galeriste et commissaire Véronique Rieffel qui représente l'Ivoirien Jean Servais Somian, lauréat du prix du plus bel objet lors de la Beirut Design Fair 2019. "J'ai acheté sur un coup de foudre sa méridienne taillée dans une pirogue. Cet objet est habité et me semble avoir une âme, qui garde la mémoire de ses navigations. Quand j'y suis allongée, j'ai l'impression de voyager sur l'eau."
A lire : "Génération africaine. La force du design", par Hicham Lahlou et Mugendi K .M'Rithaa. Langages du Sud, 224 p., 39 ¤.
