C'est un petit village de tisserands posé dans la campagne, à deux heures de route au sud de Jaipur. Nous avons quitté tôt la ville rose, comme on surnomme la capitale du Rajasthan, son trafic, son tintamarre ahurissant et ses 3 millions d'habitants, pour rejoindre cette petite communauté installée dans une vallée semi-aride ponctuée de cultures d'orge ou de millet. Ici, pas de voitures, ni de commerces, juste un groupe de maisons aux murs peints en bleu - une protection contre les moustiques, dit-on -, et de grands métiers à tisser, dont certains, vestiges de temps plus prospères, sont hors d'état de marche et abandonnés aux herbes folles. Quatre familles vivent là, en compagnie de deux vaches et quelques chèvres tachetées réfugiées à l'ombre de grands acacias.

Arrivée au village de tisserands, Véronique Piédeleu au centre.
© / Anaïs Boileau pour l'Express Dix

Le maître tisseur à l'oeuvre.
© / Anaïs Boileau pour l'Express Dix
"Dans ce coin, tous les artisans sont aussi fermiers, sans cela, impossible de s'en sortir", nous explique Véronique Piédeleu. Accompagnée de Dilip, indispensable intermédiaire puisque ici on ne parle qu'hindi, elle est venue suivre la réalisation d'une série de plaids en coton filé et tissé à la main pour la collection Terracotta. "Dans une étoffe réalisée de cette façon, il y a une souplesse, un tombé incomparable...", s'émeut la créatrice en découvrant les premières pièces que lui tend le maître tisseur. Avant de poursuivre un peu plus tard : "Faire travailler des gens comme ça, c'est notre participation à la survie de techniques anciennes exceptionnelles."
EN IMAGES >> Dix étapes incontournables au Rajasthan

Véronique Piedeleu.
© / Anaïs Boileau pour l'Express Dix
Le goût du
Avec son mari Jack-Eric, Véronique Piédeleu a racheté Caravane il y a maintenant neuf ans. Et si de plus en plus de créations sont fabriquées aux quatre coins du monde, l'Inde reste pour elle une terre de savoir-faire toujours à explorer. Elle vient ici deux fois par an, pour les grandes foires, bien entendu, mais aussi pour rencontrer les artisans. "J'ai besoin de comprendre leurs contraintes, leurs besoins, comment ça marche", explique-t-elle avec son visage mobile et ses yeux vifs. "C'est aussi pour ça que j'aime les romans et les films indiens. Je ne suis pas une intello, cette culture populaire m'aide à mieux saisir comment ça se passe dans les villages, les relations entre les gens, les usages."

Les tissages multiples réalisés à partir de toutes sortes de matériaux récupérés.
© / Anaïs Boileau pour l'Express Dix
Curieuse de tout, elle pose mille questions et examine avec une fine attention les dizaines d'échantillons que le maître tisseur lui tend pour lui montrer l'étendue de ce qui se fabrique sur leurs métiers. Fils de laine, de coton, de soie ; fibres végétales, plastique recyclé... "Il y a une expression que j'adore et qui résume ce qui me touche particulièrement ici, c'est le Backyard Craft. Exploiter et transformer ce que l'on a à disposition, papier, chutes de tissus, bouse de vache, feuilles de bananiers..."
Vitaliser des intérieurs chics et urbains
Portée par sa fibre pour le design venu d'ailleurs, Véronique Piédeleu poursuit, tambour battant, l'aventure lancée par Françoise Dorget en 1995. En moins de dix ans, la marque est passée de 2 à 13 boutiques (dont deux à Londres et une à Copenhague) s'est dotée d'un e-shop à succès, emploie 70 personnes, tout en veillant à préserver son ADN : puiser, dans l'univers du voyage, de quoi vitaliser des intérieurs chics et urbains. Chaque séjour indien est l'occasion de repérer des procédés à transposer dans des créations maison. D'une peinture sur métal recouvert de lin naît une série de petits plateaux aux motifs stylisés. Les traditionnels sharpoï (lits tressés) sont convertis en assises d'appoint à glisser près d'une table basse. Les plats en papier mâché recyclé fabriqués à la main dans les villages deviennent du wall art...
LIRE AUSSI >> L'art de voyager d'Usha Bora, fondatrice de Jamini
"Cela prend du temps d'emmener l'artisan là où on veut aller. Il faut une bonne année en général pour aboutir une production. Quelques jours plus tôt, dans une petite fabrique de Jodhpur, la créatrice a demandé à ce que soit repensée une centaine de petits bancs déjà emballés, prêts pour l'export. "Tout se loge dans les détails et les finitions", résume Véronique Piédeleu, et Jinesh et Subodh, les directeurs de la fabrique, l'ont bien compris.

Les plats en papier mâché peints à la main dans un atelier de Jodhpur.
© / Anaïs Boileau pour l'Express Dix
Tisser des relations durables avec les artisans
Cela fait près de cinq ans qu'ils travaillent ensemble. Comme Dilip, ce sont des middlemen, ce maillon indispensable entre les clients et les artisans. "Il faut trouver ceux avec lesquels on va pouvoir tisser une relation de confiance. C'est un échange : nous leur assurons des commandes régulières dans le temps, sans marchander sur les prix, eux nous garantissent une production sur mesure et exclusive." Cette business woman amoureuse du fait main - elle a connu un joli succès avant Caravane en montant une affaire de kits de DIY...-, prône "l'engagement créatif" et privilégie les collaborations au long cours. Une fierté maison : travailler avec certains fournisseurs depuis près de 20 ans. "J'ai rencontré mon mari il y a 39 ans, j'aime ce qui s'élabore dans le temps ! Avec les gens comme avec les lieux."

Les couleurs fascinantes des villes indiennes.
© / Anaïs Boileau pour l'Express Dix

Rencontre entre deux mondes dans une rue de Jaipur.
© / Anaïs Boileau pour l'Express Dix

Tripolia Bazar Jaipur, le plus vieil apothicaire de la ville.
© / Anaïs Boileau pour l'Express Dix
L'inspiration au coin de la rue
"Dans ce Rajasthan sublime mais si loin de chez moi, j'ai aussi besoin de retrouver des repères. J'ai des endroits où je me rends rituellement, pour faire une pause, rêver ou dénicher des choses que j'aime." L'inspiration peut venir d'une foule de détails, poursuit-elle. "Une façon de nouer un sari (il n'y a pas deux femmes qui le font de la même façon !), le taud ajouré d'un étal de légumes, la teinte d'un mur..." Avant de rappeler : "Nous sommes dans un pays de bijoutiers et de brodeurs. C'est fascinant de retrouver la même minutie et finesse dans le travail du bois, du métal ou de la pierre." Ainsi, la créatrice sillonne avec passion les ruelles voilées de poussière de Jodhpur et Jaipur, deux villes mythiques fondées par les maharadjahs, aujourd'hui grouillantes de monde, où piétons, voitures, rickshaws, vaches et chiens errants se mêlent dans un concert de klaxons, pétards, feux de Bengale. Entre palaces, marché aux fleurs, bazars et musées anciens, elle nous confie les endroits où elle aime se rendre presque à chaque voyage.

Sur un porte-bagage de vélo, la délicatesse des fleurs de lotus.
© / Anaïs boileau pour l'Express Dix
Le calme du très chic Samode Palace
"Ce grand palais situé au centre de la ville, avec son architecture rajpute est une institution à Jaipur. Je suis venue ici pour la première fois il y a neuf ans et c'est devenu mon point d'ancrage, un endroit où j'ai mes repères, où je peux me reposer, entre deux rendez-vous d'atelier, lire au bord de la piscine, déjeuner au calme - même si je n'aime pas beaucoup leur cuisine. www.samode.com

Samode Palace, Jaipur.
© / Anaïs Boileau pour l'Express Dix
Les beaux objets du quotidien à Tripolia bazar
"Ici, c'est le royaume des objets usuels, ustensiles de cuisine, balayettes de feuille de bananier, petits cierges en cire blanche, rubans et papiers de toutes sortes, paniers, petits plateaux en bois... Il y a aussi là tout le travail du métal et du cuivre. Et l'un des plus vieux apothicaires d'Inde. Au milieu du tout-venant, j'y trouve toujours des motifs d'inspiration."

A Tripolia Bazar, Jaipur.
© / Anaïs Boileau pour l'Express Dix
Explosion de couleurs au marché aux fleurs
"Je m'y rends à l'ouverture vers 7h30, ces collines de roses, oeillets d'Inde, fleurs de lotus, est un spectacle inouï dont je ne me lasse pas. Mais bousculade assurée : ici, ça bosse, il faut se tenir un peu à l'écart pour ne pas gêner le négoce !"

Jaipur, le marché aux fleurs.
© / Anaïs Boileau pour l'Express Dix
L'art des bijoux à l'atelier de Yuka
"Parce que Jaipur est quand même la ville des bijoutiers et des tailleurs de pierre, ce serait dommage de se priver d'une visite - sur rendez-vous -, dans l'atelier de Yuka Ishitake. J'aime la grâce et la finesse des bijoux de cette créatrice japonaise installée à Jaipur. Passée par Mauboussin et Chopard, elle dessine désormais ses propres pièces - dont chaque pierre est taillée à la main - qui ne sont vendues qu'au Japon et aux Etats-Unis. Une adresse qu'on ne trouve dans aucun guide !" Une bague en or avec pierre, avoisine les 150 euros. Avec diamants, les 300 euros. Artisav.jaipur@gmail.com

Dans l'ateliers de bijoux à Jaipur.
© / Anaïs Boileau pour l'Express Dix
Shopping et pause déjeuner chez Anokhi
"A chaque séjour, je ne résiste pas au plaisir d'aller dénicher des cadeaux chez Anokhi, spécialiste du block print, une des meilleures adresses où trouver des vêtements et du linge de maison à des prix vraiment très bas. Et j'en profite pour déjeuner à L'Anokhi caffe. Leur carte est ultra fraîche, végétarienne et bio. Et leur jus de fruits et légumes frais sont un délice."

Anokhi cafe à Jaipur
© / Anaïs Boileau pour l'Express Dix
Promenade méditative au Yantra Mandir
"J'adore ce joli parc dans Jaipur, très paisible, et d'une beauté architecturale inouïe. Construit au XVIIIe siècle par un Maharadjah pour ses savants, cet observatoire astronomique se décompose en de multiples constructions permettant de mesurer le mouvement des astres. Ici, l'esprit s'évade et s'élève inévitablement." Gangori Bazaar, J.D.A. Market, Pink City, Jaipur.

Yantra Mandir (ou Jantar Mantar) à Jaipur.
© / Anaïs Boileau pour l'Express Dix
