Au départ de Luang Prabang, le trajet dure six bonnes heures sur des routes ondulant dans la vallée du majestueux Mékong avant d'atteindre le village de montagne d'où partira notre expédition vers le Styrax tonkinensis. Un arbre fin et élancé dont la sève donne une des matières premières naturelles les plus prisées de la parfumerie. On frôle les petites maisons en bois alignées sur l'artère où les Laotiens descendus des montagnes s'activent avant le lever du jour. Etiré entre la Chine, le Vietnam et la Thaïlande, ce (petit) pays de 7 millions d'habitants vit essentiellement du tourisme, mais il possède aussi une bonne partie des ressources mondiales de benjoin. Une résine ambrée à l'odeur douce, vanillée, poudrée, balsamique qui séduit les plus grands parfumeurs comme les aromaticiens, ainsi que la pharmacopée pour ses qualités antiseptiques et cicatrisantes. Quelques gouttes auront été indispensables à la composition du tout nouveau parfum féminin signé Mugler.
L'arbre magique
Le lendemain matin, il faudra encore trois heures de piste cabossée pour atteindre l'arbre magique qui ne pousse que dans le silence, au-dessus de la mer de brume, à partir de 1300 mètres d'altitude, là où les routes goudronnées n'arrivent pas et où l'exode rural décime les villages. Le Français Francis Chagnaud a fondé en 1991 la société Agroforex, implantée au Laos. Il bénéficie du soutien de son client Givaudan, un des leaders de l'industrie des arômes et de la parfumerie. Francis Chagnaudraconte : "Ici, la terre appartient à l'Etat qui donne un droit d'usage transmis de génération en génération. Notre rôle consiste à aider le pays à définir des zones de conservation et à garantir l'achat des larmes de benjoin aux agriculteurs pendant un temps suffisant pour une culture pérenne. D'autant qu'ils devront attendre sept ans avant de pouvoir récolter la résine sur un arbre qui en vivra dix-huit." Celle-ci s'écoule naturellement six mois après le "gemmage", c'est-à-dire l'incision horizontale sur une quinzaine de centimètres de son écorce, faite entre août et octobre, à la période de reprise végétative.
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A raison de 4 kilos par arbre, 70 tonnes sont ainsi récupérées chaque année durant trois mois. "Pour les habitants des 220 villages sous contrat, c'est l'assurance d'un revenu monétaire complémentaire. La combinaison de l'élevage, de la culture du benjoin, du riz, du gingembre, de légumes garantie la conservation de la ressource, de la biodiversité végétale et de la variété du régime alimentaire", précise Francis Chagnaud.
Eau précieuse
Les sacs gorgés de larmes de benjoin, qui autrefois redescendaient par barque sur le fleuve mythique, rejoignent aujourd'hui la capitale, Vientiane, par camion. En juillet, la couleur oxydée des larmes sera stabilisée, elles seront triées par taille, nettoyées afin de séparer la résine des petits morceaux d'écorce de styrax, et stockées à différentes températures et à divers degrés d'humidité. Enfin, le précieux chargement dûment sélectionné reprendra un bateau pour la France afin d'y être transformé en résinoïde soluble dans l'alcool. Le benjoin sera alors prêt à enrober de sa douceur poudrée les notes de framboise et de rose, puis coulé dans le fameux flacon étoile Mugler vivement coloré.
