En novembre 1755, un violent séisme secoue le Portugal. Lisbonne est en partie détruite tandis que, tout au sud du pays, églises, tours et châteaux sont à reconstruire. Finalement, ce n'est pas le tremblement de terre qui a le plus transformé l'Algarve, mais plus insidieusement l'industrie touristique qui y a germé depuis les années 1970. Ses côtes, ciselées de falaises rousses, attirent, chaque année, près de 8 millions de touristes. Golfs, parcs aquatiques, hôtels et résidences y ont peu à peu poussé? dans une certaine anarchie. Et pourtant, le visiteur aurait grand tort d'arrêter ici son jugement. Avec un peu de curiosité, il est encore possible de découvrir la beauté naturelle de l'Algarve. Au détour d'un village, d'un port de pêche, d'une plage sauvage, l'ancienne province arabe dévoile des lieux au charme insoupçonné. De véritables perles méconnues. Et, de fait, encore plus précieuses.
Prenez Faro. La plupart des touristes s'en éloignent aussitôt après y avoir atterri pour filer sur les plages. Dommage, car la capitale de la région mérite le détour. Le temps semble s'être arrêté dans sa vieille ville, grande comme un mouchoir de poche. Derrière sa cathédrale, les ruelles pavées, bordées de maisons basses, rappellent les hauteurs de Lisbonne, sans les tramways. En poursuivant la route plus à l'est, dans le Sotavento (la côte sous le vent), impossible de ne pas craquer pour la douce Tavira. Une agréable langueur berce cette ravissante cité remplie d'églises et ponctuée de traces de l'occupation des Maures. Ainsi de Castelo dos Mouros, dont il ne reste que les fortifications, qui servent aujourd'hui d'écrin à un petit jardin public des plus romantiques. On s'y promène le long des citronniers, des amandiers et des orangers. Le chemin de garde le long des remparts réserve une vue spectaculaire sur les toits blancs de la cité. Juste derrière, l'église Santa Maria do Castelo, reconnaissable entre toutes grâce à son gros cadran d'horloge noir sur son clocher blanc, fut construite en lieu et place d'une ancienne mosquée. A 2 kilomètres seulement de Tavira se trouve un autre trésor: la Ilha de Tavira, une île paradisiaque à laquelle on accède en ferry par la jetée de Quatro Aguas et qui déroule son sable fin sur 11 kilomètres. Cette dernière fait partie du parc naturel de la Ria Formosa, réserve qui couvre 60 kilomètres de littoral composé en grande partie de marais salants, de dunes et de lagunes. Pour admirer ce paysage intact, rien ne vaut le point de vue qu'offre Cacela Velha. Ce minuscule village de pêcheurs aux murs blanchis à la chaux abrite une forteresse du XVIe siècle qui fut un important lieu stratégique de vigilance de la côte algarvienne. En cas d'attaque de corsaires ou de pirates, on y sonnait le tocsin pour avertir la population, qui se réfugiait dans ses remparts. Aujourd'hui, c'est la brigade fiscale de la Guarda Nacional Republicana qui veille sur ces côtes du haut de la même forteresse?
Cap ensuite à l'ouest. Au Barlavento (la côte au vent), les stations balnéaires mastodontes telles qu'Albufeira ou Praia da Rocha volent la vedette aux sites pittoresques. Mais la beauté rebelle des falaises ocre, qui plongent sur une dizaine de mètres dans l'océan, ne manque pas de cachet. Passez Portimão et arrêtez-vous à Silves, un petit bourg sans prétention, mais plein d'histoire. L'ancienne capitale maure de l'Al-Gharb aurait même éclipsé Lisbonne au temps de son apogée. Les pierres rouges sang de sa tour des Maures, l'ancien château (actuellement en restauration, ainsi qu'une bonne partie de la ville) tout comme les colonnes en granit rose de sa cathédrale du XIIIe siècle le rappellent. Au milieu de ces vestiges de l'art islamique, on se souvient que l'Algarve n'est qu'à deux heures de route de Séville et que les côtes marocaines sont toutes proches...
L'Algarve le plus désertique se trouve tout à l'ouest, vers Sagres. Les autochtones appelèrent longtemps cette pointe occidentale le «bout du monde». C'est là qu'Henri le Navigateur fonda au XVe siècle l'école de navigation qui rassembla les plus grands marins, astronomes ou cartographes de l'époque, à commencer par Vasco de Gama et Fernand de Magellan. Dans la forteresse, une immense rose des vents témoigne encore de cette aventure. Tout autour, les falaises sont encore plus abruptes qu'ailleurs, l'océan se fracasse le long des roches ocre, le vent souffle en rafales. Le spectacle attire nombre de touristes, mais aussi des centaines de pêcheurs des environs qui n'ont pas peur d'affronter le vide pour ramener quelques poissons, daurades, rougets, congres? La promenade au-dessus des falaises réserve une vue imprenable sur le phare du Cabo de São Vicente comme sur quelques belles plages voisines, repaire des surfeurs. Les amateurs d'échappées sauvages devront encore rouler quelques kilomètres au nord le long de la côte vincentine. Le plus beau vient juste après Carrapateira. A la sortie du village, il suffit de traverser un paysage lagunaire avant de découvrir, à l'embouchure de la Bordeira, un croissant de lune de sable blanc bordé d'un côté par la garrigue, de l'autre par des falaises non plus rouges, mais rosées. Pas un touriste, à peine quelques surfeurs et surtout une colonie de mouettes qui ont élu domicile sur cette terre épargnée par le tourisme de masse. A 4 kilomètres plus au sud, Praia do Amado réserve le même spectacle, captivant. On resterait des heures à contempler le déroulé des vagues, le dégradé des couleurs sur la roche, les variations de la lumière sur le sable mouillé. Le portrait de l'Algarve ne peut pas être plus authentique que le long de ces côtes atlantiques vierges. Mais pour combien de temps encore?