Six millions de Français sont happés chaque soir par les tribulations d'un quartier haut en couleur où cohabitent toutes les moeurs, nationalités et générations. Entre deux rebondissements s'infiltre un message subliminal continu, distillé à l'heure sacro-sainte du dîner en famille : le culte de la nourriture version Grand Sud.
Dès le premier épisode, le ton est donné: Vincent le Parisien tente de croquer chic un pan-bagnat dégoulinant d'huile d'olive et Roland s'affaire, torchon à l'épaule, entre daube et mauresque (pastis + orgeat) derrière le zinc du Mistral, centre névralgique des intrigues du quartier. Si la série a dû se muscler pour défoncer l'Audimat, cumulant meurtres et disparitions, la pissaladière, les chipirons farcis et les rougets frais pêchés, eux, n'en finissent pas de titiller l'estomac. Et, quand Roland décrit son aïooooli avé l'assent du bonheur simple, qu'il vante un vin blanc de Cassis «opulent, féerique», on n'a qu'un désir, tâter en live cette tambouille du soleil.
Pour cela, offrons-nous un plongeon dans Les Recettes du Mistral ; tout frais sorti des presses, l'ouvrage nous transporte en 80 joyeuses recettes dans les ruelles de ce quartier fleurant bon lotentique. Un rien voyeur, on popote avec Roland sur sa vieille gazinière, on lorgne en coin le dernier shaker de Ninon, on pique les menus de l'agenda de Blanche, oublié sur la toile cirée. On a voulu tâter ce condensé de convivialité de plus près. Direction Marseille, quartier le Mistral.
Nous voilà donc, comme 2000 autres touristes ce matin, errant en quête du quartier qui n'existe pas. Du moins pas sous ce nom. Mais, si l'on grimpe les ruelles du Panier jusqu'à la bien réelle boutique Plus belle la vie, on découvre une place semblant sortie du feuilleton, où trône le bar des Treize-Coins. Or, peu de gens le savent, c'est lui qui a inspiré tout le décor du Mistral - de l'écharpe de l'OM à la Vierge d'angle veillant sur son peuple. Ce peuple de Marseillais qui, indifférents ou fiers d'avoir «leur» série, donne l'impression d'y jouer un rôle. Pour s'en convaincre, se poser en terrasse du fameux bar. Perché au-dessus de l'Evêché, c'est le lieu où se frottent autour d'un sandwich flics et voyous, voisins et estrangiés, où s'échangent tuyaux et pastagas avec une faconde, une truculence qui n'appartiennent qu'à cette ville.
A vivre au rythme cardiaque de leurs idoles, les fans, eux, ont du mal à démêler le vrai du cliché. Interrogé sur la facette gourmande du feuilleton, Laurent, 50 ans, rétorque du tac au tac: «Demandez à Roland, c'est le roi de la daube.» Roland? Ça va être difficile, il n'existe pas. L'acteur qui l'incarne, Michel Cordes, serait bien en peine de nous en livrer la recette. Mais, jouant dans la série son rôle de pater gouailleur, il a récemment piqué un coup de sang contre un concurrent venu le narguer avec sa cuisine moléculaire. Légère erreur de scénario dans la cité rebelle où nul chef ne prendrait ce risque. Ici, on ne suçote pas du vent fouetté, on croque de la couleur, de l'épice, du fort en gueule. Hormis ce dérapage, la série voit souvent juste. Les jeunes street-foodent, les quadras ripaillent à l'ail, les vieux passent la soupe de poissons au torchon.
Alors, ce régime hautes calories, un fantasme de scénaristes épicuriens ? Que nenni. Georges Desmouceaux, qui envoie les dialogues depuis son fief parisien, se défend de toute pagnolade: «Le seul bon vivant, c'est Roland, capable d'éjecter une conquête qui fait la fine bouche devant son osso-buco.» Les autres personnages ont dû lui échapper, quelque part entre le Vieux-Port et les studios de la Belle-de-Mai, et tournent en électrons libres sur le mode du grignotage continu - tartines, café, pastis et tapas à toute heure, sardinade du vendredi, sushis-champagne, pizza-rosé.
En réalité, cette débauche culinaire trouve tout simplement racine sur les lieux de tournage. «Les acteurs adorent grignoter ou s'activer en cuisine, ça leur donne une contenance», affirme Françoise Pauzier, chef décorateur. Oignons débités, couscous-boulettes dévoré, yaourt touillé, à chacun ses manies. Dans le bureau du flic Boher trônent en permanence mug de lait et pâté en croûte. Léo Castelli, son ex-alcoolique de collègue, est abonné au jus de tomates depuis si longtemps qu'on en oublie ce qu'il sirote dans la vraie vie. S'il en a encore une.
