Certains n'ont pas résisté et se sont précipités sur les épisodes disponibles en avant-première sur la plateforme Salto. D'autres l'attendent derrière leur écran de télé le 12 mai aux alentours de 21 heures. Elle ? Morgane Alvaro, l'héroïne de la série HPI, qui revient sur TF1 pour une saison 2. Il y a un an, lors de la diffusion des huit premiers épisodes, Audrey Fleurot faisait un tabac en interprétant cette femme enfant fauchée, cagole version nordiste n'aimant rien tant que les hauts moulants et les bottes voyantes aux talons vertigineux. Mais au QI de 160. Jusqu'à 12 millions de téléspectateurs ont suivi les mésaventures de cette ex-femme de ménage devenue, grâce à son cerveau hors normes, consultante pour une équipe de policiers pas toujours au top. Seuls l'Euro de football et une intervention d'Emmanuel Macron sur le confinement ont fait mieux en 2021. Si l'on veut trouver un score équivalent pour une fiction, il faut remonter à quinze ans. En comparaison, En thérapie, le premier épisode du très grand succès de la chaîne Arte, n'a réuni "que" 2,5 millions de personnes.

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Au moment où HPI explose, un autre phénomène de télé est en voie d'extinction. Après 18 ans de bons et loyaux services, Plus belle la vie, le feuilleton quotidien de France 3, va s'arrêter au mois de novembre. La chaîne l'a annoncé ce jeudi 5 mai. Plus assez d'audience (environ 2,5 millions de téléspectateurs, contre le double à la belle époque) et manque cruel de renouvellement dans les intrigues. Pourtant, lors de son lancement en 2004, le produit est aussi novateur que HPI. Loin des séries léchées aux scénarios élaborés façon Bureau des légendes ou Dix pour cent, plébiscitées par les CSP +, ces deux-là ont su séduire largement dans un univers où l'offre est pourtant pléthorique. Leur secret ? Une même capacité à saisir leur époque, juste ce qu'il faut de transgression pour attirer l'attention, mais pas trop pour ne pas faire fuir un public en quête avant tout de divertissement populaire.

Plus belle la vie

Lorsque Plus belle la vie s'installe dans le quotidien des Français quelques mois après son lancement en 2004, c'est presque par effraction. Olivier Szulzynger, l'un des premiers scénaristes à l'origine du succès du feuilleton, se souvient du moment de bascule : "En général, quand vous travaillez à la télé, les gens que vous rencontrez connaissent vaguement votre programme. Là, au bout de quelques semaines, très vite, mes interlocuteurs me demandaient ce qui allait se passer avec tel ou tel personnage, ils voulaient des scoops sur la suite. Ça ne m'était jamais arrivé." Dans la montée des Accoules à l'entrée du quartier du Panier à Marseille, on croise alors des fans en quête du Mistral, le bar emblématique du feuilleton... qui n'existe qu'en studio. De simple "soap", Plus belle la vie devient phénomène de société, objet de livres scientifiques, de colloques de chercheurs et d'ardents débats entre fans sur les réseaux sociaux. Thérèse a une petite soixantaine, elle suit la série depuis ses débuts. C'est le moment de détente qu'elle s'accorde en fin de journée, parfois avec son mari qu'elle a réussi à convertir, moins souvent avec ses filles qui trouvent que "ce n'est pas la vraie réalité" et se moquent gentiment de cette passion. Lorsqu'elle ne peut pas être derrière son écran, elle se rattrape en replay. Idem pour les vacances. 18 ans de fidélité qu'elle revendique : "Je trouve que ça retrace bien la société dans laquelle on vit. Par exemple, un médecin qui vit avec un homme ou l'ambiance dans les hôpitaux."

Plus belle la vie comme HPI sont des séries qui collent à l'air du temps et l'intègrent à leurs scénarios. Sur la place du Mistral, au fil des années, on commente les attentats de novembre 2015, l'élection d'Emmanuel Macron, la mort de Johnny Hallyday, l'assassinat de Samuel Paty, la victoire de l'équipe de France de foot en Coupe du monde... Le tournage, proche de la diffusion, autorise l'insertion d'une petite phrase, d'une allusion qui ancre l'épisode dans la réalité. Destinées au départ à déculpabiliser les spectateurs qui séchaient le journal télévisé pour attraper le feuilleton à 20h20, ces pastilles d'actualité vont rapidement devenir l'une des marques de fabrique du feuilleton : je regarde parce que c'est aussi la vraie vie.

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Dans HPI, les références sont plus discrètes, mais les scénaristes ont choisi de mettre en scène une mère célibataire de trois enfants, noyée sous les dettes. Des problèmes que beaucoup de téléspectateurs ont l'impression de partager en ces temps de fins de mois difficiles, d'essence chère et de prix des pâtes qui augmente. Autre résonance avec le moment ? La question du climat, évoquée via ce père de famille soucieux de décroissance, qui choisit de quitter la ville pour s'installer dans une ferme où il développe de la permaculture et crée un gîte écoresponsable. Les scénaristes de HPI ont eu, en outre, une formidable intuition en surfant sur un concept en vogue : les surdoués d'hier devenus hauts potentiels intellectuels (HPI). "C'est une notion dans l'air du temps en sciences cognitives et sociales. On n'est pas tous en train de regarder nos enfants pour savoir s'ils sont HPI, mais cela traverse pas mal de familles. Tout le monde peut donc s'identifier au comportement magique de l'héroïne. Avec en plus un humour très contemporain", souligne Nils C. Ahl, coauteur du Dictionnaire des séries télévisées (éd. Philippe Rey) et réalisateur de Reboot pour le festival Séries Mania.

French actress Audrey Fleurot poses during the opening night of the festival "Series Mania" in Lille on March 18, 2022. (Photo by FRANCOIS LO PRESTI / AFP)

Star de la série HPI avec ses 12 millions de téléspectateurs, Audrey Fleurot a été aussi celle du festival "Series Mania" à Lille en mars dernier. (Photo by FRANCOIS LO PRESTI / AFP)

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Transgressives par rapport à la routine télévisuelle du moment, ces séries savent provoquer un effet miroir avec le téléspectateur. Bien sûr, personne ne se reconnaît directement dans une Audrey Fleurot équipée de boucles d'oreilles "queen" dorées version XXL, faisant éclater d'énormes bulles de chewing-gum rose. Bien sûr, personne ne croit à son intégration dans un commissariat parce qu'elle a fait tomber un dossier en nettoyant un bureau, a su en trente secondes déceler le point faible de l'enquête et la résoudre. Il n'empêche. Qui n'a pas rêvé de quitter ses habits de "petites gens" pour montrer aux puissants, aux autorités que l'on vaut mieux qu'eux ? Qui n'a pas imaginé que le bon sens de "ceux d'en bas" et des "provinciaux" avait autant de poids que le jus de crâne de "ceux d'en haut" ou des "Parisiens" ? On a une vie ordinaire, mais on a du potentiel : en ces temps de gilets jaunes, de remise en question des pouvoirs, l'aplomb et la gouaille de Morgane Alvaro/Audrey Fleurot font mouche. Comme celle d'une Corinne Masiero dans une autre série à succès, Capitaine Marleau, diffusée sur France 2. Dans tous les cas, un point commun, souligné par Olivier Szulzynger : "Ce sont des personnages atypiques, cabossés, pas des statues bien lisses."

L'actrice Corinne Masiero, à Paris le 17 novembre 2021

Dans Capitaine Marleau, l'actrice Corinne Masiero incarne aussi une héroïne rebelle, très "gilets jaunes".

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Le reflet de la société française

A ses débuts, Plus belle la vie a joué à plein sur ce phénomène d'identification. "A l'inverse des fictions françaises qui jusque-là étaient fondées sur un héros positif monolithique, nous y découvrons une fiction chorale avec des personnages de différents caractères, pas toujours sympathiques, mais vivant dans le même quartier, réduction métaphorique de la société française", se souvient Jean-Yves Le Naour, historien et auteur, en 2013, de Plus belle la vie. La boîte à histoires (PUF). Son implantation à Marseille, et non à Paris, fait beaucoup pour son apparente normalité. Pour la première fois ou presque, de nombreux couples mixtes sont mis en scène et la diversité de la société française éclate à l'écran. "A une époque, le feuilleton est assez transgressif, avec son premier héros homosexuel, les sujets de la drogue ou du viol, de la transition sexuelle. C'était d'une grande modernité pour un public populaire et jeune. Cela permettait de se connaître, de voir que l'on n'était pas seul à vivre certaines choses et d'ouvrir le dialogue avec les parents ", se souvient Philippe Thuillier, producteur de télé et fin connaisseur de cet univers.

Des vertus pédagogiques que bien peu de séries peuvent revendiquer. Hugo Martinez, le créateur de l'association Hugo ! qui combat le harcèlement scolaire, a apprécié que ce sujet y soit abordé à plusieurs reprises : "Bien sûr, il y a de la scénarisation, on n'est pas toujours au plus près de la réalité, mais le travail de sensibilisation est fait." Lui, qui est aussi haut potentiel, est moins convaincu par la manière dont HPI présente cette question : "Il y a un pari audacieux et d'intérêt général de TF1 que de choisir d'en parler mais on aurait pu éviter le côté "grande enfant" avec sucette à la bouche et code vestimentaire outré." Mais pour ces séries, susciter le débat, voire des critiques, c'est la preuve qu'elles sont entrées dans la vie des Français. Du fait de son ancienneté, Plus belle la vie s'est fait rappeler à l'ordre à plusieurs reprises par le CSA, sur des épisodes consacrés à la drogue ou au viol, puis par la Coalition internationale pour l'abolition de la maternité de substitution (Ciams) qui jugeait que le feuilleton promouvait la gestation pour autrui (GPA) sans distance, ni contrepoint.

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L'impact est d'autant plus fort que ces séries fédèrent un large public. Longtemps, Plus belle la vie a été un programme transgénérationnel, la grand-mère le regardait avec sa petite-fille, puis les autres membres de la famille se greffaient d'autant plus facilement que le feuilleton était diffusé à l'heure du dîner. Et même si ces dernières années, les plus jeunes ont déserté, expliquant en partie la baisse de l'audience, Plus belle la vie reste la série la plus connue des Français : 71% d'entre eux l'ont déjà regardée, selon un sondage Ifop pour Le Point de septembre 2020. Ils sont 59% pour Capitaine Marleau, mais seulement 35 % pour le Bureau des légendes et 30% pour Baron noir. Au moment de l'enquête, HPI n'avait pas encore été diffusé, mais l'audience réalisée par la saison 1 laisse entrevoir une consommation familiale du programme, dans un univers où la fréquentation des écrans est de plus en plus morcelée et individualisée.

En ce printemps 2022, le succès de la première saison se confirmera-t-il ? Dès lors que la musique de Pretty Woman résonnera pour accompagner les tribulations d'Audrey Fleurot dans le premier épisode de la saison 2, les dirigeants de la chaîne auront les yeux rivés sur les audiences. Le risque est grand, en effet, de tomber dans l'outrance et la caricature, de rompre le fragile équilibre suscité par le personnage d'Audrey Fleurot, mélange d'humour et de tendresse. Plus belle la vie en a déjà été victime. A trop multiplier les intrigues, à trop "faire coucher tout le monde avec tout le monde", elle a fini par lasser. Et son ADN fondée sur les bons sentiments est moins en phase avec une société où les tensions sociales, politiques, identitaires dominent. Enfin, paradoxalement, l'incroyable succès des séries au cours de ces dernières années la renvoie encore un peu plus au rayon du passé, au profit de programmes à l'image plus moderne. "Les séries sont devenues un tel phénomène social qu'on se définit par elles : c'est : dis-moi ce que tu regardes, je te dirai qui tu es. Il est plus simple d'assumer de regarder Netflix que Plus belle la vie", conclut Nils C. Ahl. Snobisme, quand tu nous tiens !