Où êtes-vous en ce moment ?

J'ai déménagé la veille du confinement ! Je suis dans mon nouvel appartement à Paris et j'en profite pour m'installer.

Quels projets aviez-vous, qui demeurent en suspens ?

Je devais ouvrir une nouvelle boutique à New York et participer à de nombreuses présentations de collections, pour Hermès et ma propre marque. Ce sont des rencontres différées, qui prendront peut-être un nouveau format.

Qu'est-ce qui vous manque le plus ?

Bouger ! Au début, j'ai trouvé cela reposant mais je me suis vite lassé. Je ne suis pas un contemplatif. Je regrette de ne pas voyager, même si je me plains parfois de passer beaucoup de temps dans les avions. Mais ce qui me manque le plus, c'est le mouvement. Le sentiment de liberté, la spontanéité sont, pour moi, le sel du quotidien. Je suis très étonné de la vitesse à laquelle nous avons intégré tous les interdits. S'empêcher de voir les gens, de les prendre dans ses bras, de boire un verre ensemble.... Nous pratiquons une auto censure totalement nouvelle. Ma génération a eu beaucoup de chance, elle ne l'a jamais connue.

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Qu'est-ce qui vous surprend dans la période que nous vivons ?

Comme je le disais, je suis étonné que les gens aient accepté aussi vite cette situation. L'instinct de survie s'est montré plus fort que nos libertés, notre individualisme. Nous sommes capables de les mettre entre parenthèses et tant mieux. Nos soignants sont des saints. Je peux le dire pour avoir vécu des situations difficiles avec mes parents et les avoir vus à l'oeuvre de près. J'espère seulement que cette prise de conscience va durer.

Ce moment est-il propice à la création ?

Oui et non. Ma façon de travailler est très particulière. Certaines personnes ont besoin de temps, de recul, de concentration ; je comprends, mais ce n'est pas dans mon caractère. J'aime passer du coq à l'âne, j'ai une sorte de millefeuille intime et je navigue d'une couche à l'autre, incapable de faire une seule chose à la fois. Évidemment, le confinement a rendu cela plus difficile mais j'ai réussi à recréer une vraie juxtaposition d'activités. Ce matin, j'ai travaillé sur les prochaines collections de joaillerie pour Hermès, cet après-midi sur les chaussures et j'ai plusieurs réunions par Skype.

Croquis de Pierre Hardy pour Hermès, collection printemps-été 2020

Croquis de Pierre Hardy pour Hermès, collection printemps-été 2020

© / - (c) SDP

Quelles sont vos sources d'inspiration ? Le confinement vous a-t-il permis d'en découvrir de nouvelles ?

Je ne travaille pas sur archives, je ne fais pas de moodboard, je m'inspire de choses très variées et connues de tout le monde - du Caravage à des artistes contemporains, des lieux d'architecture. Ce qui manque aujourd'hui, c'est de croiser des gens dans la rue, d'observer tout ce qui est vivant autour de nous. Mes inspirations viennent de choses très enfouies que le quotidien fait resurgir. Elles se croisent, s'hybrident, se transposent de façon permanente. Pour faire entrer la vie, je regarde des films, des séries, je lis des magazines. Une façon de se confronter à ce flot d'images dont on n'a pas forcément conscience mais qui constitue un inestimable stimulus.

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Décrivez-nous les modèles que vous êtes en train d'élaborer...

Je travaille sur la collection automne-hiver 2021 et je m'interroge beaucoup sur l'évolution des désirs. Les gens vont-ils avoir envie de se rassurer ou de se surprendre ? Faut-il des choses qu'on sera sûr d'aimer ou des pièces plus étonnantes ? J'oscille entre les deux. J'imagine des modèles un peu inouïs et aussi des choses consolatrices. D'habitude, j'ai tendance à aller de l'avant. Pas de nostalgie, de l'audace. Je pense, plus globalement, que l'on aura envie de posséder des modèles plus pérennes, plus personnels, au plus près de nos envies réelles. Mais c'est autour de cela que je travaille chaque saison.

Comment définissez-vous la collection de ce printemps ?

Hermès définit chaque année un thème qui donne le ton de la création. Pour 2020, il s'agit de l'innovation, qui est un concept très intéressant. Il ne s'agit pas d'inventer, de partir ex nihilo mais de transformer, d'approfondir. Pour ce printemps, j'ai imaginé des talons bijoux réalisés avec des chaînes. Je ne les ai pas inventées, elles font partie de la grammaire Hermès, mais je les ai transposées. Et elles sont devenues de vrais talons, équilibrés, précieux et fort à la fois. J'ai aussi travaillé sur une hybridation de semelles techno et d'éléments classiques de la maison. Une façon de redécouvrir des choses qu'on a la sensation de connaître. De mêler la nouveauté au familier.

Croquis de Pierre Hardy pour Hermès, collection printemps-été 2020

Croquis de Pierre Hardy pour Hermès, collection printemps-été 2020

© / Croquis de Pierre Hardy pour Hermès, collection printemps-été 2020

Quels films regardez-vous ? Quels artistes écoutez-vous ?

Je vois et revois beaucoup de comédies, notamment L'homme de Rio que j'adore. Belmondo est, pour moi, le paradigme d'un certain chic français. Une élégance populaire, mélange de naturel, de gouaille et de vraie masculinité. Côté série, je suis fan de Homeland et du Bureau des Légendes qui correspondent à ma soif d'évasion, à mon besoin de sortir du bocal, de trouver des échappatoires. Et enfin, j'ai retrouvé dans mes cartons un ancien iPad et je redécouvre ce que j'écoutais il y a 4/5 ans. De la variété italienne, du vieux R& B et aussi pas mal de chansons françaises, Michel Berger, Barbara...

Quelle est la première chose que vous ferez quand nous sortirons de ce confinement ?

Je vais retourner au studio et retrouver mon équipe, avec une joie sans nom.

Qu'est-ce que cela nous aura appris, selon vous ?

Des choses très intérieures et notamment une relation renouvelée à notre maison, notre univers. A l'opposé, une meilleure compréhension de choses qui semblaient plus lointaines. L'hôpital, le soin, la médecine auxquels, on ne veut souvent pas penser. Ce serait bien, désormais, de considérer cela.

Baskets en maille et veau microperforé, Hermès (photo Charlotte Wales)

Baskets en maille et veau microperforé, Hermès (photo Charlotte Wales)

© / Baskets en maille et veau microperforé, Hermès (photo Charlotte Wales)