Depuis quelques mois, Elise divise ses semaines entre deux lieux de vie. Un appartement à Paris qu'elle partage en colocation avec une amie, et un logement à Besançon où elle réside avec son compagnon. Un quotidien rythmé par des allers-retours en train réguliers, qui lui permettent de respecter la politique de télétravail imposée par son employeur parisien - depuis la fin du dernier confinement, chaque salarié doit se présenter, au moins quelques jours par semaine, en présentiel. "Mais le reste du temps, on peut plus ou moins travailler d'où l'on veut", souligne cette responsable en ressources humaines, indiquant que plusieurs de ses collègues ont, comme elle, profité de cette souplesse post-pandémie pour quitter Paris.
Cette vie entre deux villes a toujours été évidente pour la jeune femme : avant même le premier confinement, cette ancienne avocate négociait avec ses différents employeurs "au moins un jour de télétravail toutes les deux semaines" pour rejoindre son conjoint et sa "vie perso", à Besançon. Mais pendant le Covid-19, cette habitude prend une nouvelle forme. Après le premier confinement, Elise décide d'abord de rendre l'appartement parisien dans lequel elle vivait la majeure partie de l'année, pour dormir à l'hôtel durant ses jours de présence au travail. "J'ai vite fait le calcul : mon budget hôtel s'élevait entre 400 et 500 euros par mois, contre les 1100 euros de mon ancien loyer", raconte-t-elle. Son budget train, lui, n'est pas pris en compte. "Je faisais déjà ces trajets régulièrement, ça n'a donc pas changé grand-chose", précise la responsable RH. Mais à l'époque, ces déplacements fréquents à l'hôtel restent une source de stress. "Je passais beaucoup de temps à prévoir à l'avance, à chercher la chambre la moins chère... Ça ne pouvait pas non plus durer indéfiniment".
La colocation devient alors, pour elle, la meilleure solution - et la seule alternative. "Personne n'a pensé à ces salariés qui doivent revenir une ou deux nuits par semaine à Paris : pour l'instant, les propositions sur le marché sont soit horriblement chères, soit très peu flexibles", estime Elise. Qu'importe : la Bisontine assure ne pas regretter son choix. "Je ne suis pas fatiguée car je me suis habituée au rythme. Je ne suis finalement qu'à deux heures de Paris", confie-t-elle. Alors que son compagnon, urgentiste, bénéficie d'horaires souples, Elise s'y retrouve. "Je ne pars pas suffisamment longtemps pour qu'on s'éloigne, et ça ne nous empêche pas d'avancer dans nos projets". Mais après plusieurs mois d'une vie "hybride", elle tient à nuancer. "J'ai la chance d'avoir une politique salariale adaptée à ce nouveau mode de vie", avoue-t-elle. Et sur le plan de la vie sociale, les aspirants au déménagement doivent se tenir prêts . "Il y a des concessions à faire", prévient la jeune femme. Certaines semaines, la salariée est bien obligée de rater la fameuse "soirée à thème du jeudi" au travail, ou de renoncer à un repas entre amis à Besançon. "Et parfois, je suis un peu considérée comme la petite provinciale à Paris, tandis qu'à Besançon, je suis la Parisienne", raconte-t-elle en riant. "Mais ça se limite à ça. Pour l'instant, ça me convient, j'aime ma double vie".
"Plus de verdure, plus de place, moins de stress"
Après deux ans de pandémie, de confinements successifs et de télétravail, Elise n'est pas la seule à avoir eu des envies d'ailleurs. Selon le Baromètre des Territoires 2021 publié le 16 novembre dernier par le cabinet d'études Elabe et l'Institut Montaigne, en partenariat avec la SNCF, 8% des Français ont ainsi déménagé après la pandémie, et 19% indiquent qu'ils souhaitent le faire dans le futur. "Entre avril 2020 et aujourd'hui, nous avons connu une hausse de 86% d'audience sur notre site Internet", confirme Kelly Simon, co-fondatrice de "Paris, je te quitte", qui conseille les ex-Franciliens dans leur déménagement hors de la capitale. "Les gens sont dans le concret, ils sautent le pas. Et ils souhaitent vraiment s'installer ailleurs", décrypte la spécialiste. Selon une étude réalisée par ses équipes de juillet à août 2021 sur 849 ex-Franciliens, les familles avec enfants restent le public le plus séduit par un projet de départ de la capitale, représentant 53% des personnes ayant choisi de déménager hors de la capitale. Dans la plupart des cas (49%), ces anciens citadins ont souhaité offrir un meilleur cadre de vie à leurs enfants, se rapprocher de la nature (47%), ou encore habiter dans un logement plus spacieux (46%).
Surtout, 44% des personnes interrogées indiquent que la crise sanitaire et la possibilité de télétravailler ont permis d'enclencher leur projet de déménagement. Ce mode de travail, expérimenté par près d'un quart des sondés (23%), concerne en grande majorité des emplois cadres - et semble convenir parfaitement à une vie partagée entre les grandes métropoles et le reste du territoire. Ainsi, 70% des personnes interrogées indiquent travailler uniquement depuis chez elles, tandis que 29% racontent se rendre à Paris seulement un ou deux jours par semaine. "On a trouvé une grande maison juste à côté de la gare TGV de Vendôme Villiers-sur-Loir, on fait l'aller-retour dans la journée quand il faut travailler à Paris", témoigne ainsi Olivier, dirigeant d'une agence parisienne de communication événementielle. A 44 ans, ce père de famille a décidé de quitter définitivement Nanterre pour le Loir-et-Cher juste après la pandémie. "Plus de verdure, plus de place, moins de stress", résume-t-il, confortablement installé depuis Noël dernier dans sa maison de 320 mètres carrés.
Une ou deux fois par semaine, il admet sacrifier 50 minutes de sa journée pour effectuer le trajet en TGV qui le sépare de la gare Montparnasse, puis tolérer près d'une heure de transports en commun pour rejoindre le siège de son entreprise, à Neuilly. En télétravail 80% du temps, Olivier a également dû réadapter son management et certaines méthodes de travail, et s'avoue, professionnellement, "un peu plus fatigué qu'avant". "Ce serait aussi moins tenable si je devais faire le trajet tous les jours", confie-t-il. Mais ces quelques détails sont les seuls points négatifs évoqués par le quadragénaire. Outre un espace de vie bien plus grand et un "retour à la nature", il assure avoir retrouvé "une vie de village". Ici, ses enfants peuvent accéder à leur école à pied, les habitants se connaissent et "se disent bonjour", tandis que l'intégration au troquet du coin "s'est très bien passée", ajoute Olivier en riant. "La vie est plus tranquille, on a une proximité avec les gens qui est incomparable à ce qu'on avait à Nanterre", souligne le chef d'entreprise. "C'est encore mieux que ce qu'on avait imaginé".
"Changement culturel"
"Nous assistons à un vrai changement social", décrypte le sociologue Jean Viard, spécialiste de la mobilité et directeur de recherche associé à Sciences Po et au CNRS. Selon lui, le mode de vie "hybride" de certains salariés entre deux villes existait déjà "depuis longtemps", mais tend à se développer "massivement" depuis la pandémie. "Avec le Covid, salariés et employeurs ont compris que la ville pouvait être un lieu où on travaille, on visite et on consomme, sans forcément être obligé d'y habiter", rappelle-t-il.
"La logique qui existait jusqu'alors s'inverse : on vit et travaille à la campagne, tandis que l'on se sert des grandes villes pour des événements culturels ou des rendez-vous professionnels", abonde Claire Desmares-Poirrier, auteure de L'exode urbain, manifeste pour une ruralité positive (Terre Vivante Éditions, 2020). Après avoir fait le choix, il y a dix ans, de s'installer en Bretagne, cette ancienne citadine reconvertie en agricultrice bio observe depuis le Covid un réel "changement culturel" au sujet de l'exode urbain. "La pandémie a vraiment permis de lever un tabou. Déménager des grandes villes n'est plus considéré comme une rupture : les gens osent se demander où ils veulent vraiment vivre", estime-t-elle. Mais Claire Desmares-Poirrier avertit : selon elles, ces changements de vie ne doivent pas se décider à la légère. "Il faut être prêt à accepter ce qu'impose la vie dans un cadre plus rural, comme la dépendance à la voiture ou l'importance de trouver sa place dans une communauté, par exemple".
"Ma qualité de vie n'a plus rien à voir"
Installé avec sa famille dans une grande maison au sud de Blois depuis la fin du premier confinement, Stéphane confirme. "Il ne faut pas rester terré chez soi, sinon, ça ne marche pas !", souligne-t-il, amusé. Lors de son déménagement dans le Loir-et-Cher, à la fin du premier confinement, cet ancien habitant du Val-d'Oise a ainsi multiplié les initiatives pour rencontrer les "locaux". Très vite, il sympathise avec certains parents d'élèves de la nouvelle école de son fils, s'inscrit à un club de sport local, se rapproche de certains voisins... Et organise même une réunion à son domicile en partenariat avec Be LC, l'agence d'attractivité du Loir-et-Cher. "Cet organisme nous a mis en contact avec d'autres nouveaux arrivants et des locaux : ça nous a permis d'avoir tout de suite des bons plans, des bonnes adresses, le nom de bons artisans... C'était très sympa !", confie le père de famille.
Malgré des allers-retours hebdomadaires à Paris pour rencontrer certains clients, et différents voyages mensuels à Nîmes ou Sevran pour son travail, il assure ne pas regretter son choix. "Certes, je passe beaucoup de temps en voiture, mais avec bien moins de bouchons qu'avant. Et surtout, ma qualité de vie n'a plus rien à voir", témoigne-t-il, ravi de pouvoir profiter d'un jardin de 5000 mètres carrés et d'un quotidien à la campagne "bien plus reposant". Arrivé il y a plusieurs mois à Blois, Stéphane assure également avoir été "très bien accueilli" par les habitants du coin. "Je n'ai jamais ressenti aucune animosité de la part des gens d'ici. C'était plutôt 'Bienvenue dans la région !'", assure-t-il, "étonné" par le sentiment anti-parisien parfois relayé dans la presse ou sur les réseaux sociaux. "J'ai l'impression qu'on est plutôt considérés comme des gens qui font tourner l'économie et travailler les artisans du coin, c'est positif", tient-il à préciser.
"Il y a longtemps que la campagne est mixée, métissée, mélangée : le cliché du Parisien total qui vient bousculer la vie du paysan présent depuis dix générations n'est plus vrai", abonde Jean Viard. Selon le sociologue, certaines crispations peuvent en revanche se cristalliser dans les communes où il existe déjà "une forte défense identitaire", ou dans les régions où les nouveaux arrivants ont créé une nouvelle pression sur l'immobilier. "Mais cela reste à la marge", nuance-t-il. "Sur toutes les personnes interrogées pour notre enquête, aucune ne nous a confié avoir été rejetée ou mal accueillie dans sa nouvelle région", fait valoir Kelly Simon. Le bilan de son étude est sans appel : 96% des sondés confirment ne pas regretter leur choix, et ne souhaitent en aucun cas retourner vivre en Ile-de-France.
