Ils s'avancent masqués : certains portent des manteaux-robes de chambre de couleur, le chapeau melon piqué d'une plume, une canne à la main. Surgissant de l'obscurité, les mannequins du défilé automne-hiver 2019 d'Undercover ressemblent à une bande de voyous magnifiques, échappés d'Orange mécanique. Sorti sur les écrans en 1971, censuré pendant vingt-sept ans en Grande-Bretagne, le chef-d'oeuvre de Stanley Kubrick, inspiré du roman dystopique d'Anthony Burgess, mettait en scène une jeunesse ultraviolente, obsédée par le crime, le sexe et Beethoven. D'ailleurs, son héros sociopathe, Alex DeLarge, reconnaissable à son oeil souligné d'un unique faux cil, arbore son petit sourire sadique sur les sweat-shirts de la collection, seul et parfois même accompagné de ses fidèles "droogies".

Le créateur d'Undercover, Jun Takahashi, n'est pas un fan isolé d'Orange mécanique. Dries Van Noten, John Galliano, Jean Paul Gaultier (des costumes de scène pour Madonna à sa collection homme de l'automne-hiver 2008) ont été marqués au fer rouge par les costumes du film. Ce détournement de vêtements d'aristos anglais - pantalon de criquet, chapeau melon, canne - et de pièces du vestiaire ouvrier - les combat boots portées à l'époque par les skinheads -, combiné à la perversion des harnachements SM, sera même à l'origine du style anti-establishment et agressif des punks.

Undercover Fashion show in Paris
Menswear Collection Fall Winter 2019

Undercover, collection homme, automne-hiver 2019.

© / SDP

Two models present creations by French Jean-Paul Gaultier as part of the men's Autumn-Winter 2008-2009 ready to wear.

L'homme Jean-Paul Gaultier, automne-hiver 2008.

© / AFP PHOTO PIERRE VERDY

Le sens du costume

L'exemple d'Orange mécanique peut s'appliquer à une bonne partie de la filmographie du réalisateur américain disparu en 1999. Des robes bleu ciel de poupées sages suffisent à faire surgir l'image glaçante des jumelles Grady qui hantent l'hôtel Overlook dans Shining (1980), dont une version restaurée est présentée actuellement au festival de Cannes. Ajoutez-y les lunettes de soleil en forme de coeur de la fausse ingénue Lolita (1962), la minitunique grise de Kirk Douglas dans Spartacus (1960), devenue une icône gay, et vous aurez un aperçu de l'influence du cinéma de Stanley Kubrick dans l'imaginaire collectif en général, et dans celui de la mode en particulier.

Une emprise majeure qu'il est temps de mettre en lumière, à l'heure où le Design Museum, à Londres, consacre au cinéaste une impressionnante rétrospective*. Quelque 500 objets y sont présentés : extraits de films, interviews, affiches, éléments de décor - une partie de l'immense centrifugeuse de 12 mètres de diamètre mise en place pour simuler les actions en apesanteur dans 2001, l'Odyssée de l'espace (1968) ou encore l'ancêtre de la tablette numérique utilisée sur le tournage, preuves que Kubrick était aussi un véritable inventeur...

2001:A Space Odyssey, Keir Dullea, 1968.

2001, Odysée de l'espace, 1968.

© / www.bridgemanimages.com

Défilé Undercover, automne-hiver 2018.

Défilé Undercover, automne-hiver 2018.

© / SDP

Une rétrospective à Londres

"Cette exposition propose de plonger dans le cerveau de l'un des plus grands réalisateurs de tous les temps, indique son commissaire, Alan Yentob. L'imagination de Stanley Kubrick était sans limite, et sa maîtrise de tous les aspects de la réalisation, totale." Car, lorsqu'il se lance en 1950 dans le cinéma (il n'a que 22 ans), l'autodidacte doit exercer à peu près tous les métiers : scénariste, cadreur, ingénieur du son, monteur, réalisateur. Ce qui lui permettra, par la suite, d'imposer son point de vue à ses techniciens et collaborateurs pour obtenir l'image exacte recherchée. Son perfectionnisme obsessionnel fera d'ailleurs partie de sa légende (300 versions de l'affiche de Shining auront été produites par le graphiste Saul Bass avant la version finale !) et signera l'esthétique puissante qui se dégage de ses films.

Il ne faut pas oublier que ce New-Yorkais, né en 1928, a commencé sa carrière comme photographe pour le magazine Look (spécialisé dans les reportages à sensation). C'est là, dans la rue, mais aussi dans les studios, qu'il va apprendre l'art de la composition d'un cliché, l'importance des éclairages, l'usage des extérieurs, qui se retrouveront dans son oeuvre. Le style Kubrick, c'est une symétrie dans la composition des plans qui imprègne la rétine et flatte l'oeil par son côté rationnel (sol en damier dans Le Baiser du tueur (1955), cercles d'initiées nues et masquées dans Eyes Wide Shut, 1999). Un usage aussi des couleurs primaires (rouge, bleu, noir et blanc...) à la fois plastique et symbolique.

The Shining,  1980.

The Shining, 1980.

© / Photo12

Du film d'horreur au défilé de mode

" Le tapis à motif géométrique recouvert d'un torrent de sang, les teintes du restaurant vide de l'hôtel Overlook, toutes les images de Shining sont tellement élégantes et en même temps terrifiantes, note le créateur Marco De Vincenzo. La première fois que j'ai vu le film, c'était dans un cinéma en plein air, en Italie. Les costumes, la musique, la lumière, cette manière de mélanger les couleurs... Je découvrais l'esthétique totale et ultrasophistiquée de Kubrick qui m'a influencé, de manière plus ou moins consciente, quand j'ai débuté dans la mode."

Pour l'été 2018, le Sicilien a d'ailleurs rendu hommage aux jumelles du film en brodant leur portrait sur des sacs à main. Tandis qu'au même moment, la veste en velours bordeaux portée par Jack Nicholson (alias Jack Torrance) dans le film se vendait aux enchères à Turin pour 19 000 euros. "Ce sens de la perfection et du détail, cette manière de faire surgir de tous ces éléments un monde extraordinaire, une image ou une silhouette inoubliable, n'est-ce pas aussi le rêve de tous les créateurs quand ils conçoivent un défilé ", s'interroge Marco De Vincenzo.

Un sac brodé à l’effigie des jumelles Grady de Shining, collection Marco de Vincenzo, printemps-été 2018.

Un sac brodé à l'effigie des jumelles Grady de Shining, collection Marco de Vincenzo, printemps-été 2018.

© / Matteo Volta/Imaxtree.com

Jack Torrance, invité surprise du défilé The Blonds, automne-hiver 2013.

Jack Torrance, invité surprise du défilé The Blonds, automne-hiver 2013.

© / AFP

Des collaborateurs très chic

Il faut dire que, en matière de mode, Kubrick a toujours eu le chic pour bien s'entourer. S'il ne brille pas particulièrement par son style personnel, composé essentiellement de costumes en velours côtelé marron ou de vestes militaires (vues sur le tournage de Full Metal Jacket, 1987), il sait repérer les talents de son époque, comme la costumière Milena Canonero qui exerçait alors ses talents pour le théâtre et recevra un nombre impressionnant de récompenses (quatre oscars, dont un pour Barry Lyndon, 1975) tout au long de sa carrière. Sentir aussi la fibre futuriste, alors portée haut par André Courrèges et Paco Rabanne, chez Hardy Amies, le couturier officiel de la reine Elizabeth II, embauché sur 2001... Son chef-d'oeuvre de science-fiction doit d'ailleurs beaucoup de sa modernité aux uniformes de l'équipage spatial, d'une élégance minimaliste avant l'heure, ainsi qu'aux décors fabuleux, mettant en scène le design avant-gardiste des sixties ­(fauteuils Djinn d'Olivier Mourgue, table Tulip d'Eero Saarinen...).

Marisa Berenson sur le tournage de Barry Lyndon.

Marisa Berenson sur le tournage de Barry Lyndon.

© / Corbis via Getty Images

Barry Lyndon, 1975.

Barry Lyndon, 1975.

© / www.bridgemanimages.com

L'esthète du romantisme anglais

Pour Barry Lyndon, Kubrick veut retrouver l'esprit des tableaux anglais du XVIIIe et la lumière naturelle des nuits éclairées à la bougie, ce qui nécessite un objectif photo développé par la NASA. Plus de 250 jours de tournage, un dépassement de budget de 2,5 millions de dollars et... un échec commercial. Barry Lyndon n'en demeure pas moins l'un de ses plus beaux films. En partie grâce à ses costumes très recherchés (dix-huit mois de préparation pour ces pièces historiques chinées et ces tenues reconstituées d'après des tableaux de Gainsborough), portés entre autres par Marisa Berenson, mannequin fétiche des années 1970 et petite-fille de la couturière Elsa Schiaparelli.

Une oeuvre qui a profondément influencé Alexander McQueen, roi du romantisme noir, notamment dans son défilé Sarabande, tout en visages poudrés et tenues décadentes. Ou encore Joseph Altuzarra, pour sa collection printemps-été 2015. "L'atmosphère mystérieuse de ce film éclairé à la bougie, cette histoire d'amour tragique m'avaient inspiré des robes à paniers déstructurées, dont j'avais retiré la crinoline pour les rendre molles. Les motifs or et pastel étaient aussi patinés pour renforcer cette idée de féminité assez noire, presque sacrificielle. Car, au-delà de la beauté visuelle, Kubrick parle toujours de la condition humaine. C'est ce qui fait la force de son oeuvre", poursuit le créateur français installé à New York.

Alexander McQueen, printemps-été 2007.

Alexander McQueen, printemps-été 2007.

© / Chris Moore/Getty Images

Collection Altuzarra, printemps-été 2015. 2015 in New York City.

Collection Altuzarra, printemps-été 2015. 2015 in New York City.

© / Neilson Barnard/Getty Images/AFP

L'audace créatrice en héritage

La sexualité voyeuriste et un peu perverse mise en scène dans son cinéma n'est pas non plus étrangère à la femme Altuzarra " très libérée, séductrice ", ajoute-t-il. Ni à l'imaginaire de la mode en général, hantée par les clichés d'Helmut Newton ou de Guy Bourdin : on se souvient du grand bal donné pour les 90 ans de l'édition française de Vogue en 2010 par Carine Roitfeld, chantre du porno chic, dont la thématique était justement Eyes Wide Shut. De la réflexion sur les dérives de la technologie à l'ultraviolence de nos sociétés en passant par la folie meurtrière des hommes (Les Sentiers de la gloire, 1957 ; Docteur Folamour, 1964) ou les questions de moeurs (Lolita), Kubrick a toujours voulu bousculer les consciences, quitte à s'attirer les foudres de la censure.

Il a aussi pris le risque de s'essayer, tout au long de sa carrière, aux genres cinématographiques les plus divers. "Stanley était un caméléon doué pour se réinventer lui-même à chaque nouvelle histoire qu'il racontait", résume Steven Spielberg à l'occasion de l'exposition du Design Museum. Et c'est ce qui le rend aussi inspirant pour les créateurs aujourd'hui, insiste Marco De Vincenzo. "Son audace, sa façon de toujours expérimenter, de suivre sa voie dans une forme de radicalité constituent un encouragement pour tous ceux qui veulent créer des choses différentes." Ainsi soit l'esprit de Kubrick !

Stanley Kubrick: the Exhibition, au ­Design Museum, à Londres, jusqu'au 17 septembre. https://designmuseum.org