Il y a encore quelques semaines, porter un masque en France était vu comme une forme de défiance. Une personne masquée dans l'espace public soulevait un certain nombre de questions qui mettaient mal à l'aise. Est-elle malade ? Contagieuse ? Paranoïaque ? Jusqu'à ce que se déclarent les premiers foyers épidémiques du Covid-19, en Chine d'abord, en Lombardie ensuite. En l'espace de trois semaines, porter un masque est devenu une nécessité sanitaire, mais aussi une preuve de civisme : prière de garder ses distances, et ses microbes. L'objet est surtout devenu le symbole des conditions de travail précaires du personnel médical. Et alors que les entreprises de mode multiplient les initiatives pour contribuer à la production de ces accessoires indispensables à la santé des soignants, le masque est propulsé au coeur de l'activité d'une industrie habituellement plus portée sur les sacs à main et les baskets futuristes que sur les équipements sanitaires.

La mode en temps de crise

Et en période de crise, la mode fait ce qu'elle sait faire: elle s'habille. Pendant la dernière Fashion Week parisienne, où beaucoup d'invités revenaient tout juste de Milan, on a vu des masques chirurgicaux classiques, d'autres en microfibres noires, voire rose fuchsia, d'autres encore, ornés de Camélia blancs, défilé Chanel oblige. Certains en ont ri, d'autres moins. "Tous ces gens qui portent des masques, ça m'angoisse", affirmait une journaliste quelques minutes avant le défilé de Marine Serre. La créatrice française, portée sur l'upcycling et sur une mode consciencieuse aux airs postapocalyptiques, produit des masques depuis un an déjà. Et s'ils sont plutôt destinés à une clientèle qui pratique le vélo dans un espace urbain pollué, cette saison, ils avaient quelque chose de prophétique.

Défilé Marine Serre, collection automne-hiver 2020/2021

Défilé Marine Serre, collection automne-hiver 2020/2021

© / Défilé Marine Serre, collection automne-hiver 2020/2021

La symbolique du masque est particulière. Il cache, il protège, il incarne un mal qu'on ne voit pas. Au début de la pandémie, il a fait l'objet de commentaires racistes visant les populations asiatico-descendantes. Cet automne, il est devenu le symbole des manifestations prodémocratiques à Hong-Kong, où les manifestants portaient des masques pour garder l'anonymat et éviter la répression policière.

Dans l'histoire de la mode, le port du masque est intimement lié à celles de crises sanitaires de grande ampleur. Comme la grippe espagnole de 1918, ou les vagues de choléra, de variole ou de diphtérie survenues en Chine dans la première moitié du 20e siècle. En 1929 déjà, le journal Xinwen Bao titrait "L'accessoire le plus stylé du printemps : un masque noir", pour inciter la population a en porter pendant une épidémie de méningite, comme le rapporte Huang Wei, chercheuse associée à la bibliothèque de Shanghai, dans un article pour le site chinois Sixth Tone.

LIRE AUSSI >> "Même des masques bricolés auraient changé le cours de cette épidémie"

Depuis, son port s'est démocratisé dans les pays d'Asie du Sud, encore un peu plus suite à l'épidémie de SRAS survenue en 2002, et au déclin de la qualité de l'air dans les centres urbains particulièrement pollués comme Pékin, Tokyo ou Bombay. Le port du masque y relève désormais du devoir civique, et d'une forme de politesse. Naturellement, la mode a suivi le mouvement : en 2014, la marque chinoise QIAODAN faisait défiler une série de masques assortis à ses tenues sportswear, suivie de près par la créatrice Masha Ma, qui pour l'été 2015 collaborait avec Swarovski sur des modèles incrustés de cristaux. Ou par l'Indien Manish Arora, qui en distribuait à ses invités lors d'un défilé en 2016.

Sur les podiums

Sa présence sur les podiums était toutefois restée relativement anecdotique. Comme en 2008, lorsque Marc Jacobs, alors directeur artistique de Louis Vuitton, collaborait avec l'artiste américain Richard Prince et faisait défiler Stephanie Seymour, Eva Herzigova, Naomi Campbell et autres top modèles en tenues d'infirmières, avec des masques chirurgicaux en dentelle monogrammée LV.

Mais depuis quelques saisons, ils se multiplient : des modèles à franges chez Rick Owens, imprimés de la virgule Nike en collaboration avec l'enseigne streetwear Alyx, en dentelle et épingles à nourrice chez Alexander Wang... Ou estampillés Off-White, dont certains modèles atteignent actuellement plus de 200 dollars sur le site de revente Stock-X.

Défilé Rick Owens, collection printemps-été 2019

Défilé Rick Owens, collection printemps-été 2019

© / Photo: François Guillot / AFP

Chez les célébrités aussi, on s'affiche masqué : en 2017 déjà, le rappeur Future et sa fille posaient sur le tapis rouge des BET Awards affublés de masques strassés. Récemment, Bella Hadid, Naomi Campbell ou Gwyneth Paltrow ont posté des selfies visages couverts sur Instagram, comme Miley Cyrus, qui pose fièrement avec un modèle monogrammé Louis Vuitton. Billie Eilish en portait un signé Gucci aux derniers Grammy Awards, et la chanteuse Ariana Grande en a carrément fait un objet de merchandising. Quand les premières personnes à influencer les garde-robes des jeunes s'affichent toutes masques sur le visage, et qu'une pandémie mondiale place l'objet au centre de l'attention, une question se pose : le masque va-t-il intégrer la garde-robe occidentale de façon durable ?

Billie Eilish en Gucci, lors de la dernière cérémonie des Grammy Awards, à Los Angeles, en janvier dernier

Billie Eilish en Gucci, lors de la dernière cérémonie des Grammy Awards, à Los Angeles, en janvier dernier

© / Photo: Amy Sussman/Getty Images

Et après ?

"C'est compliqué d'avoir une lecture immédiate d'un phénomène pareil, affirme Emilie Hammen, professeur d'histoire et de théorie de la mode à l'Institut Français de la Mode. Nous avons certains exemples de contextes sanitaires, de guerres ou de crises, où il a fallu se couvrir, mais ça n'a jamais vraiment laissé de traces, parce que la mode a toujours voulu reprendre le dessus avec une forme d'optimisme." Elle rappelle que pendant la Seconde Guerre mondiale, la créatrice Elsa Schiaparelli faisait des masques à gaz. Dans son livre La splendeur des Brunhoff (Fayard), la journaliste Yseult Williams rapporte qu'elle avait également imaginé "une jupe-culotte à poche assez ample pour y cacher un masque à gaz et un rouge à lèvres."

LIRE AUSSI >> Respirateurs, masques, gel... Quelles industries pour relancer la production française?

"Mais c'était circonstanciel, ça n'avait pas vocation à rester, nuance Emilie Hammen. Et ce n'est pas comparable, on ne se protégeait pas de la même chose." D'autre part, le contexte culturel européen est différent de celui de l'Asie. "Dans notre imaginaire vestimentaire, on a tendance à associer le masque à une sorte d'aveu de vulnérabilité, alors que le modèle de la mode européo-centrée est plutôt dans le corps amélioré, musclé, augmenté." Pour elle, si des équipements associés au sport ou à l'uniforme militaire, comme la casquette de baseball ou le trench, ont intégré la garde-robe moderne, c'est qu'ils relèvent d'une imagerie associée à l'activité physique et à une forme de performance. "Le masque ne rentre pas vraiment dans notre vision de ce qu'est un comportement mode. On peut penser qu'il pourrait tendre à se démocratiser, mais on peut aussi se dire qu'on ne voudra plus jamais en entendre parler."

"En porter me rassure autant que ça me met mal à l'aise. affirme Romane Vriz, 32 ans, qui vit en banlieue parisienne. Mais je suis complètement prête à l'adopter à l'avenir. L'année dernière, entre la pollution et les allergies au pollen, j'ai fini aux urgences avec un oedème. Ca fait réfléchir." Une chose est sûre, le masque restera le symbole d'une crise sanitaire mondiale qui en dit long sur les comportements humains. Sur Etsy, la recherche "masque tissu" affiche actuellement près de 10 000 résultats. Dès l'apparition du Covid-19, des stocks de masques affichaient jusqu'à 10 fois leur prix de vente habituel sur Amazon et sur ebay. Pendant ce temps, un ambulancier basé dans le 78 parcourt des centaines de kilomètres pour récupérer un petit stock fait main par une couturière de chez Chanel...

Masque Off-White

Masque Off-White

© / Masque Off-White