Si j'en crois la lecture des prophètes post-Covid, dans le monde d'après, nous serons plus sobres, nous serons bienveillants les uns vis-à-vis des autres et nous nous ferons des bisous. Une exposition répétée et prolongée au monde des médias, de la mode, de la restauration branchée et des influenceurs m'incite à fortement modérer l'enthousiasme de certains de mes confrères. Comme le confinement nous l'a déjà amplement montré, nous n'en avons pas tout à fait fini avec l'un des penchants les plus néfastes et les mieux partagés de la nature humaine : la compétition narcissique pour des marques dérisoires de statut social, aussi appelée le snobisme.
Certes, les règles du jeu ont un peu évolué au cours des dernières semaines. Le concours pour la plus grosse voiture a laissé le champ libre à la comparaison du nombre de likes par photo de pain maison, postée sur Instagram. Les plus valeureux d'entre nous ont d'ailleurs rompu avec les déplacements motorisés, leur préférant un mode actif, écolo ou fonctionnant à l'effort : vélo, trottinette ou marche. Tout ce qui peut attester que l'on est un bon citoyen du monde d'après.
Gentrification du
Alors que la vie d'avant n'a toujours pas repris son cours habituel, des questions inédites ont émergé, charriant avec elles de nouvelles anxiétés de classement. Prenons l'univers de la restauration. Centre de gravité des snobismes du XXIe siècle, au point d'être parfois considérée comme la nouvelle cinéphilie, la scène gastronomique s'est retrouvée face à des dilemmes, jusqu'alors insoupçonnés.
Une grande partie de la réputation des nouveaux chefs dépend du bouche-à-oreille, de l'exposition médiatique et de la convoitise du client : obtenir une table doit être un exercice difficile aux résultats aléatoires. Or comment dit-on : "On est complet pour les trois prochaines semaines", ou : "Désolé, on ne prend plus de réservation" dans un monde sans service en salle ? Le secteur s'est adapté et a su rapidement inventer des pratiques exclusives de substitution. La gentrification du drive, les kits de cuisine gourmets et la sophistication du take away font partie de la panoplie de cette culture foodie d'après.
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Certains critiques ont souligné, au passage, l'ironie criante de la période. Avec la limitation des déplacements et la mise à l'arrêt du tourisme étranger, les restaurants dont la zone de chalandise était jusqu'à présent mondiale vont être contraints, pour la première fois de leur carrière, de servir une clientèle... strictement locale ! Ou comment être le meilleur restaurant du quartier devient plus crucial qu'être le mieux noté des classements internationaux.
La file d'attente en voie de banalisation
Aux Etats-Unis, où certaines villes ont transformé des aires de parking et des portions de chaussée en terrasses de restaurant, ces espaces sont délimités par des blocs de chantier, qui désormais remplissent la fonction du cordon rouge des festivals et des événements mondains : séparer les heureux élus du commun des refoulés.
Autre instrument incontournable de l'humiliation-distinction en milieu urbain, la file d'attente est elle-même en voie de banalisation : lorsqu'on est contraint d'attendre son tour pour entrer dans un Franprix et de suivre un marquage au sol pour passer en caisse, camper devant un guichet pour obtenir une place de concert, ou se planter à la première heure devant un Apple Store pour acheter le prochain iPhone aura-t-il encore un sens ?
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Cette dématérialisation de la vie sociale et professionnelle repousse et complexifie déjà les frontières de la hype. Dans un monde où les regroupements sont déconseillés ou proscrits, comment pourra-t-on expérimenter ce contentement d'être sur la liste d'une soirée exclusive alors que d'autres sont refoulés à l'entrée ? Faudra-t-il limiter artificiellement les capacités d'accueil des apéros Zoom pour retrouver ce frisson de l'inégalité d'accès ? Les nouvelles marques "digital native" semblent avoir trouvé la parade : organiser la rareté en ligne, en lançant des collections capsule annoncées avec compte à rebours trois jours avant le démarrage des ventes, assurant ainsi une tension maximale à l'approche de l'événement.
Outre le déplacement de la compétition statutaire en ligne, les différents signaux post-Covid convergent, par ailleurs, pour indiquer qu'une partie de cette future économie de la hype va se jouer à la campagne, sur le modèle de ce que les Parisiens ont expérimenté pendant les deux mois de confinement. Il est vrai qu'être sur la liste d'un bunker survivaliste ou d'un tiers lieu néorural est devenu autrement plus stratégique que de recevoir un carton d'invitation pour un pince-fesses du monde d'avant !
