Schiaparelli, Balenciaga, Paco Rabanne, Kenzo, Alaïa... Leurs noms évoquent la mode française pour le monde entier. Et pourtant, aucun de ces couturiers n'est né ni n'a grandi dans l'Hexagone. La première était italienne, les deux suivants ont fui le régime de Franco, le troisième a fait le voyage en bateau depuis Tokyo et le petit dernier a quitté sa Tunisie natale pour rejoindre le pays de ses rêves, celui de Christian Dior et d'Arletty. Et le rêve cousu main a perduré. Aujourd'hui, leurs héritiers se nomment Rick Owens, Rabih Kayrouz, Raf Simons (Dior) ou Riccardo Tisci (Givenchy). Nombreux sont les couturiers qui ont ainsi quitté leur pays d'origine pour tenter leur chance à Paris. Le temps d'un défilé - 26 nationalités figurent dans le calendrier officiel des Fashion Weeks de la capitale -, d'un job dans une maison tricolore ou bien pour la vie, comme Karl Lagerfeld, qui n'en est jamais reparti. La France se cherche des success stories glamour issues de l'immigration? La mode peut les lui fournir par centaines, et le musée national de l'Histoire de l'immigration le montrera bientôt.

Avec Fashion Mix, nouvelle exposition réalisée en partenariat avec le musée Galliera, l'exotique palais de la Porte-Dorée raconte le destin singulier de ces hommes et de ces femmes qui ont contribué au rayonnement de la mode française. "L'immigration fait peur, car on l'associe généralement au dur labeur, à la précarité, à l'exil forcé, explique Benjamin Stora, président du conseil d'orientation du musée, rarement à la richesse économique ou à la créativité. Pourtant, si Paris demeure la capitale de la mode, c'est parce qu'elle a su rester ouverte au monde et capter ses talents pour les rediffuser à sa manière." Un geste politique fort, à l'heure où le pays se crispe sur la question nationale. Mais surtout une histoire dont on n'avait jamais mesuré l'ampleur. Et qui commence au milieu du XIXe siècle avec un joli accent anglais. Car, ironie de l'Histoire, Charles Frédéric Worth, l'inventeur de la haute couture, cette spécificité toute parisienne, était non pas français... mais britannique.

"Depuis Worth, plus de 260 couturiers et créateurs sont ainsi venus fonder leur maison ou défiler à Paris, explique Olivier Saillard, commissaire de l'exposition. Retracer leur parcours, c'est finalement raconter toute l'histoire de la mode." Mais on pourrait parler aussi des artisans: Russes blanches réfugiées de la révolution de 1917 fournissant les maisons en broderies chamarrées, fourreurs arméniens fuyant le génocide ou encore mannequins, comme la belle Katoucha, muse d'Yves Saint Laurent, venue de Guinée. Lorsqu'il s'agit de créativité, de savoir-faire ou de beauté, Paris se moque des nationalités: tous les talents qui pourraient la faire briller sont bienvenus. Qui sont ces créateurs prêts à tout quitter pour réussir dans la capitale de la mode? Ils viennent d'une soixantaine de pays. Le plus souvent seuls. Parfois en groupes pour y défiler, à l'instar des "Américains" ou des "Belges", débarqués sur les podiums dans les années 1970 et 1990, ce qui les catalogue, bien sûr, selon leurs origines, mais leur permet également de marquer les esprits, surtout quand les styles sont aussi exotiques que les noms...

Les raisons qui les poussent à partir: des événements politiques, la nécessité économique ou, plus généralement, la curiosité et surtout l'ambition. Les parcours ne se font cependant pas en un jour. Le créateur libanais Rabih Kayrouz en témoigne. Il est venu fonder sa maison boulevard Raspail en 2009. "Je suis arrivé la première fois à Paris à l'âge de 16 ans pour y suivre des études de mode. Puis j'ai redécouvert Beyrouth, c'était après la guerre, et je voulais participer à la reconstruction de mon pays. Ensuite, je suis revenu dans la Ville Lumière: je me sentais prêt à jouer dans la cour des grands, surtout, je voulais faire des vêtements qui me rendraient fier, car, ici, le savoir-faire est le plus beau du monde." Pour ces créateurs étrangers, venir à Paris relève aussi souvent du voyage initiatique. Ainsi le 1er janvier 1965, un certain Kenzo Takada débarque gare de Lyon, après un mois de trajet en bateau de Tokyo jusqu'à Marseille. Il passe les semaines suivantes à déambuler dans la ville prenant des photos des passantes habillées en Chanel ou en Courrèges, un véritable exotisme pour les Japonais habitués aux uniformes. Il ne quittera jamais la capitale, lui léguant une mode joyeuse, métissée des folklores du monde entier.

Ce que ces créateurs ont su apporter à la mode française est immense. Les couleurs chatoyantes des Ballets russes, le casual à l'américaine, le goût de la provocation et l'excentricité anglaise (John Galliano, Alexander McQueen...), les expérimentations conceptuelles des Néerlandais (Iris Van Herpen, Viktor & Rolf), toutes ces visions sont venues enrichir son propos. Parfois aussi avec violence. Ainsi de l'aventure des Japonais Yohji Yamamoto et Rei Kawakubo: venus défiler au début des années 1980, ils déchaîneront les passions dans la presse. "Les amis japonais nous avaient prédit les pires difficultés. Ils pensaient que nos couleurs tristes allaient être rejetées par un public français habitué aux couleurs gaies et au chatoiement. Notre souci de simplification dans le vêtement avec Rei Kawakubo était une provocation presque adolescente, je ne pensais pas qu'elle produirait autant d'effet ni qu'elle pourrait faire école", se souvient Yohji Yamamoto.

Et pourtant. Les Belges, comme Martin Margiela ou Ann Demeulemeester, l'Américain Rick Owens leur doivent tant. On est bien loin de l'imagerie folklorique que l'on guette souvent à tort chez ces créateurs étrangers. D'ailleurs, les couturiers les plus parisiens ne sont pas ceux que l'on croit. La fantasque Italienne Schiaparelli, amie des surréalistes, et l'austère Espagnol Cristobal Balenciaga, princes des lignes? "Ils ont façonné et influencé la mode française comme personne, à tel point que tout le monde s'est réclamé d'eux par la suite", analyse Olivier Saillard. Azzedine Alaïa, aussi, poussera très loin cette ascèse et ces expérimentations couture: aucun secret d'atelier n'échappe à cet architecte du corps qui collectionne les vêtements de Paul Poiret et de Madeleine Vionnet. Adoré des Parisiennes, dont il magnifie les courbes, il deviendra un symbole de réussite pour nombre de beurs. Son exotisme à lui, comme de beaucoup d'autres, c'est la Ville Lumière. L'histoire de la mode, mais aussi la culture ou la vie quotidienne parisiennes. Ainsi Patrick Kelly, un Afro-Américain exilé dans le Paname des années 1980 exploitera sur ses vêtements l'imagerie pop des souvenirs pour touristes avec tour Eiffel et casquette siglée "Paris" et son compatriote Marc Jacobs, l'atmosphère feutrée et décadente des palaces pour Louis Vuitton.

Aujourd'hui, il suffit de regarder la nationalité des directeurs artistiques à la tête des grandes maisons de luxe françaises pour comprendre que la lune de miel n'est pas près de s'arrêter. Mis à part Hedi Slimane (Saint Laurent Paris), Nicolas Ghesquière (Louis Vuitton), Guillaume Henry (désormais directeur de la création de Nina Ricci) ou Julie de Libran (Sonia Rykiel), presque tous sont étrangers, mondialisation oblige. Ce qui permet de s'interroger sur l'existence d'un style véritablement français et sur le désir - ou non - de le cultiver, comme les Britanniques ou les Américains le font avec leurs jeunes talents. Car, là aussi, il existe des modes. Dans les années 1920, les maisons françaises s'enflammaient pour les Slaves. Les années 1990-2000 auront été celles des Britanniques (John Galliano chez Dior, Phoebe Philo chez Céline...), des Italiens (Riccardo Tisci chez Givenchy) et des Américains (Alexander Wang chez Balenciaga). Bientôt ce seront peut-être des Coréens ou des Indiens qui apporteront de nouveaux sédiments à cette terre de toutes les diversités créatives qui se nomme Paris.

Fashion Mix. Mode d'ici. Créateurs d'ailleurs. Du 9 décembre 2014 au 31 mai 2015, au musée de l'Histoire de l'immigration, Paris (XIIe).