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Etre l'égérie depuis sept ans de la maison Chanel vous a-t-il aidée à interpréter le personnage de sa fondatrice?
J'aimerais avoir autant d'années de préparation et d'inspiration pour chaque rôle! En 2002, Karl Lagerfeld m'a demandé d'incarner l'esprit de la maison Chanel. Que Jan Kounen m'ait proposé de jouer Gabrielle Chanel, c'est une belle filiation. Sa dimension égotique m'a passionnée. Cette femme est un antagonisme vivant. Elle représente aujourd'hui une idée du féminisme alors qu'elle était misogyne! Elle est parfois monstrueuse et, en même temps, on lui connaît des gestes altruistes, comme son mécénat pour Stravinsky, qu'elle a voulu garder secret, sans chercher de reconnaissance. Ce qui la définit le mieux, c'est le noir et le blanc.
Elle rencontre Stravinsky en 1920 après le décès de son compagnon, Boy Capel. Quel rôle va-t-il jouer dans sa vie?
Elle sort de son deuil et elle renaît avec cette histoire, qui est avant tout une rencontre avec les arts. Quand elle apprend que le compositeur est dans la nécessité, elle le fait venir avec sa famille dans sa maison Bel Respiro, à Garches. Ce qu'elle aime chez lui, c'est le goût du scandale. Il est comme l'essence de cette époque à laquelle elle veut par-dessus tout participer. Mais, devant le décalage entre l'inventivité folle de sa musique et son statut d'homme du XIXe siècle, cette relation ne pouvait pas se développer. Ce n'est pas pour rien que Paul Morand a appelé Gabrielle Chanel l'"ange exterminateur du XIXe siècle".
Le film raconte leur histoire de façon romancée, d'après le livre Coco & Igor, de Chris Greenhalgh, mais beaucoup disent que ce coup de foudre n'a été que cérébral.
Ce n'est pas resté platonique, même si ça n'a duré qu'une semaine ou une nuit. On a d'ailleurs retrouvé un télégramme de Diaghilev envoyé à Chanel qui dit: "Ne viens pas nous retrouver en Espagne car Stravinsky veut te tuer." C'est le genre de sentiment qu'on n'a pas uniquement dans une relation de mécénat... Si l'histoire a été brève, Chanel a continué à l'aider pendant très longtemps. Leurs destins sont liés, elle est née en 1883, un an après lui, et ils sont morts la même année, en 1971.
Face à Stravinsky, a-t-elle eu le complexe de la couturière?
Non, car toute sa vie Gabrielle Chanel s'est définie ainsi, sans chercher à s'inventer en artiste. Elle aimait dire que faire des robes n'était pas grand-chose, mais qu'elle le faisait bien. Au-delà du vêtement, c'est sa vie qui est une oeuvre. Elle s'est toujours foutue du qu'en-dira-t-on. C'était une punk avant l'heure!
Cette période est aussi celle de la création du N° 5, qui va lui assurer une célébrité mondiale.
Ça me plaisait qu'on raconte l'histoire de ce parfum. Au regard de tous les deuils qui l'ont entourée, sa quête obsessionnelle d'un parfum persistant est comme un acte troublant par rapport à la conjuration de l'absence. De plus, avec le N° 5, elle est devenue une reine du capitalisme. Elle a construit un empire pour conquérir sa liberté.
Le fait que Karl Lagerfeld ait critiqué tout au long de l'année les films sur Chanel vous touche?
Je trouve ça normal, il y a peu de personnes qui connaissent le sujet aussi bien que lui. Karl fait exister cette maison aujourd'hui aussi parce que c'était elle, et il a sa façon de se raconter ce personnage. Je célèbre ô combien sa liberté de pensée! Il se distingue dans une époque où on veut plaire à tout prix, en affichant le spectacle obligé de la satisfaction.
Vous avez parlé ensemble de ce rôle?
Avant le tournage, Karl m'a ouvert des armoires de robes et il en a dessiné une pour le film. Il m'a beaucoup parlé de l'humour de Chanel et de son jeu incroyable de séduction tout au long de sa vie. Egalement de la dureté du personnage et de son besoin de possession. Sans la juger, il sait la complexité d'une personnalité et tout ça l'amuse. Sa curiosité sans limites m'a aussi beaucoup apporté sur celle de Chanel.
Que voulez-vous dire aux gens qui pensent: "Une Coco de plus", après le film d'Anne Fontaine sorti en avril?
C'était Coco avant Chanel, et là, c'est Chanel à une autre étape de sa vie. Elle est incarnée à un moment précis de son existence, qui, au-delà du personnage, raconte la quête de modernité et les bouleversements créatifs des années 1920. Le cinéma a le don de ramener à la vie des oeuvres auxquelles on n'aurait jamais pu assister, comme Le Sacre du printemps.
Qu'est-ce que cette musique a réveillé en vous?
J'ai découvert à quel point elle était pleine d'humour, alors que j'avais l'idée d'une oeuvre inaccessible et peu mélodieuse. Stravinsky a inventé une nouvelle narration musicale très cinématographique qui passe par la sensation. La musique de film en général doit beaucoup à la révolution de ces années-là. Et la chorégraphie de Nijinski montre à quel point le geste artistique n'est pas limité. Ce bousculement des corps était presque obscène pour l'époque. Je n'attends qu'une chose, qu'il y ait à nouveau des spectacles qui provoquent de telles réactions!
Après Chanel, vous incarnez Juliette Gréco dans Gainsbourg, vie héroïque, de Joann Sfar, qui sort le 20 janvier 2010. Une autre femme de tête?
Gréco comme Simone de Beauvoir, que j'ai interprétée dans Les Amants du Flore, sont des femmes qui ont travaillé à leur liberté. Gréco se fout des conventions avec une grâce inouïe. C'est une femme qui a eu un répertoire d'homme. Elle a cristallisé énormément de fantasmes sans jamais devenir un objet du désir.
D'autres projets en 2010?
Gino Story, le prochain film de mon compagnon, Samuel Benchetrit, dans lequel j'interprète la femme de José Garcia, et qui évoquera les comédies italiennes que nous adorons tous les deux. Je me sens mûre pour la comédie, il n'y a rien de plus puissant que l'humour! Cet été, j'ai joué une arnaqueuse d'autoroute dans Mammuth, du nom d'une moto des années 1970. Donner la réplique à Gérard Depardieu dans ce film, c'était la concrétisation d'un rêve d'enfant.
Et votre passage à la réalisation?
J'espère que cela se fera courant 2010. L'an dernier, j'ai éprouvé une joie immense en recevant le prix du jury au Festival de Venise pour mon premier court-métrage, Les Filles, un bout de mon futur film, qui s'appellera Le Gars. Une histoire de vampire, dans laquelle Samuel Benchetrit va jouer le rôle principal. Ce projet m'exalte au plus haut point
