Désolé, je ne dîne pas avec vous ce soir. J'ai un concert... dans la chambre d'à côté." Il est près de 20 heures, ce jeudi 4 mars, et tout se présente pour l'instant comme dans le meilleur des mondes musicaux d'avant. A quelques nuances près puisqu'il faut bien prévenir les siens, fermer la porte du salon, s'isoler sous un casque et enjoindre en hurlant à ses enfants de baisser le son de League of Legend. Ce temps insouciant où vous décidiez de rompre la routine familiale, de rejoindre une salle après avoir lu distraitement un papier annonçant la venue de l'artiste que vous aimez est bel et bien révolu. Ou suspendu. Et pourtant ! Vous ressentez cette même singulière fébrilité à l'idée de sortir, les sens déjà affûtés, prêt à tracer au coeur de la fosse.
Ce soir, on assiste au spectacle Time Machine Experience (1) donné par le groupe Dionysos aux Trois Baudets, à Paris. Un air de retrouvailles : on avait perdu de vue et d'ouïe ce groupe réputé pour ses prestations scéniques endiablées, emmenées par le charismatique Mathias Malzieu. Mais voilà, le concert a lieu "en distanciel". Dans ma chambre, Dionysos doit bientôt apparaître sur l'écran 13 pouces de mon ordi. Dans ma messagerie, j'ai reçu quelques heures plus tôt une première alerte : "Tu as un billet" acheté 15 euros avec ma Carte bleue sur la plateforme Dice. Puis une deuxième alerte : "Bonjour Emmanuel, juste un petit mot pour te rappeler que tu auras accès au stream au moins trente minutes avant le début de l'événement." J'ai l'impression de retrouver l'angoisse professionnelle de découvrir les fonctionnalités de Teams lors du premier confinement, juste avant un comité de direction...
L'attente, comme en vrai...
Heureusement, tout semble fonctionner. J'entre mon 06. Le code secret tombe : "LTL6Q". Je me connecte. Comme lors d'un vrai concert, l'attente fait partie du jeu. Sauf qu'aucune bandeson ou première partie n'aide à patienter. Sur l'écran noir, le nom de Dionysos scintille dans un lettrage blanc, composé de leds luminescents, qui se dispersent puis se réagrègent. Le groupe apparaît vite dans une fenêtre YouTube marquée d'un point rouge, signifiant le "direct". Les membres sont vêtus comme des Américains des années 1920, mandolines et pianos bastringue. Mais on devine vite qu'il ne s'agit pas d'un véritable "live" : le concert a en fait été conçu, interprété et filmé deux mois plus tôt aux Trois Baudets. Peu importe. Comme le dira Mathias Malzieu dans le Facebook live qui suivra leur prestation : "Vous n'êtes pas là en vrai, mais il y a malgré tout un peu de magie, même avec cette sale vitre derrière."
Dionysos enchaîne ses chansons avec une maîtrise réjouissante et une joie communicative. Certaines d'entre elles résonnent même étrangement autour de la chambre d'où nous assistons au concert. "Une étoile a poussé dans ton lit" (Vampire de l'amour) ; "C'est pas dans mon appartelier que je risque de me noyer" (Une sirène à Paris). La "joie alcoolisée" évoquée dans Flower Burger nous fait même, un instant, chercher du regard le bar pour y déguster une bière pression cet invariant du concert. Mais il nous faut vite nous rabattre sur les canettes du frigo de la cuisine. C'est Babet, la pétillante chanteuse du groupe, qui résume finalement le mieux cette "machine experience" : "On était spectateurs de nous-mêmes." :
(1) www.dionyweb.com Sortie de l'album le 30 avril.
