Il est des livres qui ont été cachés, puis retrouvés. C'est le cas des deux manuscrits qui deviendront, en 2004, Suite française d'Irène Némirovsky (Denoël) - deux romans dissimulés dans les valises des filles de l'auteure, alors qu'elles fuyaient Paris, en juillet 1942. D'autres ouvrages sont passés de main en main pendant des siècles, au gré des pages noires de l'Histoire, telle la Haggadah de Sarajevo. Opus illustré, écrit vers 1350 à Barcelone ou Saragosse, il a voyagé de l'Italie à la Bosnie-Herzégovine, a été mis à l'abri pendant la Seconde Guerre mondiale... Sans oublier ces bibliothèques entières qui ont été dispersées, pour échapper à la destruction. Comme celle de Qaraqosh (Bakhdida), à 30 kilomètres de Mossoul (Irak), où le prêtre dominicain Michaeel Najeeb, qui avait entrepris de numériser des milliers de manuscrits, parvint, avant l'arrivée des troupes de Daesh, à en sauver quelques centaines en les transportant au Kurdistan voisin.

LIRE AUSSI >> Chiara Mastroianni : "J'étais une enfant docile"

Grâce au courage de certains, ces témoins de papier ont survécu. Et ces retrouvailles se sont effectuées, à Lyon, au musée de l'Imprimerie, dans le cadre de la récente exposition L'Odyssée des livres sauvés : l'épopée de ces ouvrages a ému l'écrivain algérien Kamel Daoud et lui fit rédiger, pour le catalogue, BibliOdyssées*, un passionnant texte intitulé Textures ou Comment coucher avec un livre. D'abord journaliste au Quotidien d'Oran, dont il est devenu le rédacteur en chef durant huit ans, il s'est lancé dans l'écriture de livres tout en contribuant, comme chroniqueur et éditorialiste, au Point, au New York Times et au Monde des ­religions. C'est avec sa première fiction, Meursault, contre-­enquête (Actes Sud, 2014), inspirée de L'Etranger, d'Albert Camus, qu'il reçoit le Goncourt du premier roman. Puis Zabor ou les Psaumes, son deuxième roman (Actes Sud, 2017), est distingué du prix ­Méditerranée 2018. Avant la consécration, le 5 juin 2019, où le prix Cino-Del-Duca 2019 - le mieux doté au monde, après le ­Nobel de littérature - lui est décerné pour son oeuvre. Rencontre avec un grand esprit pour qui le livre est un retour au corps, à la question et au vivant.

Ce Nouveau Testament (en français) a arrêté une balle destinée au caporal australien Elvas Jenkins, lors de la bataille de Gallipoli (1915).

Ce Nouveau Testament (en français) a arrêté une balle destinée au caporal australien Elvas Jenkins, lors de la bataille de Gallipoli (1915).

© / - SDP

L'Express diX : Pourquoi avoir participé à cette exposition ?

Kamel Daoud : Depuis l'adolescence, je me passionne pour tout ce qui concerne la vie du livre : sa capacité à introduire de la provocation, de l'innovation, et à nous faire voyager... L'objet-livre a été la plus grande aventure de ma vie. J'ai grandi dans un village où il n'y en avait quasiment pas, où il était mal vu de lire certains opus. ­Aujourd'hui, je vis dans un monde religieux où le livre est central, tant pour les radicaux que pour les milieux les plus libres. Interdire un ouvrage, voire le brûler, c'est l'une des plus vieilles histoires de l'humanité. Et l'autoriser, le diffuser, c'est la plus belle des épopées.

Quand on sauve un livre, à quoi porte-t-on vraiment secours ?

Au sens, dans toute sa pluralité, sa diversité. On sauve l'interrogation par rapport au dogme. Mais on préserve aussi la dissidence, le doute, l'interdit, la part humaine qui se trouve en chacun de nous, et la possibilité d'être libre. Le livre est intrinsèquement lié à la notion de liberté.

C'est-à-dire ?

De quoi rêve-t-on vraiment, quand on est en prison ? De s'échapper, bien sûr, mais aussi d'avoir de quoi écrire. Lorsque la liberté du corps est empêchée, on se replie sur la liberté du corpus. On essaie de préserver cette part de soi-même qui n'est pas enfermée. C'est peut-être grandiloquent de dire de telles choses, surtout en Occident, où la liberté d'acheter un livre, de l'écrire ou de l'éditer, est pleinement consacrée. Mais, dans d'autres parties du monde, ce n'est pas le cas. On peut se faire tuer pour avoir lu un livre, pour l'avoir écrit ou édité. Et, quand on y réfléchit, chaque fois qu'une époque va mal, on s'attaque d'abord aux femmes, puis aux livres. Dans cet ordre-là, systématiquement. Parfois les deux en même temps.

"La part la plus intime d'un auteur s'adresse à la part la plus intime de son lecteur, et ils ne se connaissent même pas !"

Après avoir lu le Coran, votre premier rapport à la fiction a été... un livre érotique.

Paradoxalement, j'ai eu davantage de révélations en lisant ce ­deuxième livre, car j'avais l'impression qu'il racontait mon corps, son éveil et sa sexualité. A l'inverse, le livre sacré m'a dépossédé de mon corps, d'une certaine façon. Il ne parlait pas de moi. C'est la raison pour laquelle, en littérature, j'aime que les livres soient incarnés. Le corpus est un corps...

Pour qu'un livre vous fasse voyager, doit-il donc être écrit avec les cinq sens ?

Totalement. J'ai un rapport quasi charnel aux livres. J'aime les posséder, les toucher. Et quand ils sont rares, ce sentiment est ­décuplé. Je suis un lecteur, mais surtout un grand relecteur. Je peux lire le même livre, une fois, trois fois, dix fois... Quand j'étais jeune, j'avais un accès très restreint à la lecture, donc, pour une raison matérielle, je relisais les ouvrages que j'avais. Le seul fait de posséder des livres rendait plus tolérable la vie de village. C'est une garantie contre l'ennui, contre le vide. Chemin ­faisant, j'ai développé une relation quasi fétichiste avec l'objet. Le posséder, c'est comme avoir un jeu de clefs à ma disposition. Je me dis que chacune d'entre elles me permettra d'ouvrir une porte vers une autre liberté.

LIRE AUSSI >> Simon Baker : "L'histoire de la photographie est en train de s'écrire"

Quid de l'écriture ? Est-ce aussi un voyage intérieur ?

J'ai commencé par croire que l'âme existe, que mon corps est une frontière entre l'intérieur et l'extérieur, et puis j'ai compris que je ne possède que lui. C'est ma seule fortune, mon unique rapport au monde. Pour moi, il n'y a pas de différence entre l'intérieur et l'extérieur. L'intérieur est une invention. Quand j'écris, je me dis qu'il y a un côté fantastique à être présent, à être vivant. A mesure que j'avance en âge, je crois en une sorte d'énigme. Ecrire, c'est prospecter, interroger et réveiller les consciences. S'ériger contre l'endormissement. Prendre conscience des liens, de l'unique, de l'inexplicable. L'écriture, en plus de la lecture, constitue donc bel et bien un voyage, mais hors des murs des religions et de tout ce que celles-ci essaient de me vendre. A dire vrai, dans cette vie, il n'y a que le soleil et nous.

Le livre est-il une ode à la question ou une quête de réponse ?

Je n'aime pas les réponses. Elles sont ennuyeuses, et parfois dangereuses. En plus, elles introduisent une fin, un épilogue à toute réflexion. L'écriture est plutôt une revendication, un raffinement de l'interrogation. Dans l'Histoire, les réponses ont souvent été désastreuses. Elles sont le socle des fanatismes et des radicalités. L'interrogation est plus humaine, elle est à notre mesure. La ­lecture et l'écriture sont des retours à la question.

Manuscrit de "Suite française", rédigé par Irène Némirovsky à Auschwitz et caché dans une valise : il sera édité en 2004.

Manuscrit de "Suite française", rédigé par Irène Némirovsky à Auschwitz et caché dans une valise : il sera édité en 2004.

© / Fonds Irène Némirovsky/Archives

Le livre est une trace, le lien que l'on entretient avec la postérité...

Oui, j'aime la fonction de témoin, dans la littérature. L'écriture est la seule éternité que nous pouvons affirmer et maîtriser. Ce ne sont pas juste des mots, c'est un acte fort. J'aime le dialogue qui existe à travers la lecture, entre un lecteur contemporain et, par exemple, un auteur du siècle dernier. C'est une conversation miraculeuse. On y est habitué maintenant, et on s'émerveille moins. Mais la lecture, c'est extraordinaire ! La part la plus intime d'un auteur s'adresse à la part la plus intime de son lecteur, et ils ne se connaissent même pas ! Romain Gary disait : la mer est la seule éternité que nous pouvons toucher de la main. Il en va de même pour l'écriture. Nous lisons ce que pensaient les gens il y a deux mille ans, et nous pouvons y réfléchir, car ils nous ont légué un héritage. L'écriture est, d'une certaine façon, liée à l'angoisse de la mort.

Pourquoi ?

A l'âge de 13 ans, j'ai vécu la mort d'un très proche, et j'ai trouvé à l'époque qu'il y avait dans sa disparition quelque chose de ridicule, de moqueur. Comment une vie si miraculeuse, singulière, inattendue, peut-elle se finir aussi bêtement ? A partir de ce moment-là, j'ai voulu écrire. Dans ce monde, on est tous de passage, mais, avec l'écriture, je parviens à décélérer, à préserver des traces. Cela me rassure. Quand on a perdu le lien au sacré, l'écriture est la seule solution contre la mort et l'oubli.

Avec les années, comment votre rapport au livre a-t-il évolué ?

La lecture et l'écriture sont des formes de jouissance, et une victoire contre la pesanteur. En écrivant, je retrouve mon corps, je me sens plein de moi-même. Au contact des mots, mes sens s'éveillent, et je me laisse porter. Pour moi, l'écriture n'est pas un métier. Au contraire, c'est une digression, une dissidence. J'aime comparer l'acte d'écrire avec le fait de prendre la mer, d'autant plus que les monothéismes n'ont pas le pied marin. Si écrire c'est prendre le large, c'est aussi voir les monothéismes de loin, les observer avec plus de recul. Quand vous lisez la Bible et le Coran, il est question de terre et de désert, mais rarement de la mer. Dans la culture musulmane, on parle de "mer des obscurités". C'est un endroit de mort et de colère, où il n'y a pas de loi. Le pendant de l'au-delà, c'est la mer. Et pour le lecteur et l'écrivain, elle a un goût d'éternité...

* BibliOdyssées, 50 histoires de livres sauvés. Actes Sud, coédition musée de l'Imprimerie et de la communication graphique. 224 p., 29 ¤.