Ce n'est pas encore un mouvement de fond, mais c'est une tendance. Selon l'Insee, plus de 200 000 Parisiens ont vécu le premier confinement en dehors de la capitale et beaucoup en ont profité pour faire le point sur leur mode de vie, leurs aspirations, leurs projets. Et s'il était possible de résider dans un tout autre environnement, de réduire son niveau de stress et son temps de transport, de gagner en espace ? "Oui", répondaient au printemps dernier 42 % des Franciliens, prêts à quitter leur région au plus vite (enquête Paris-je-te-quitte, 12 au 17 mai 2020). Des chiffres qui, selon toute vraisemblance, devraient encore grimper avec le nouveau confinement annoncé par Emmanuel Macron le 28 octobre.

Tous, bien sûr, ne franchiront pas le pas de manière définitive. Mais, pour certains, ce départ est déjà devenu réalité. Toujours selon l'Insee, la population de nombreux territoires a sensiblement augmenté depuis le déconfinement dans les départements situés près de Paris (Eure, Eure-et-Loir, Loiret, Orne, Yonne...)et le long des littoraux (Vendée, Morbihan, Charente-Maritime, Var). Plus étonnant, peut-être : on observe un mouvement similaire dans des espaces ruraux plus éloignés comme le Lot, la Haute-Loire ou l'Ardèche. Ce qui montre que le phénomène ne concerne pas seulement la capitale, mais les grandes agglomérations en général. Témoignages.

Jim Rosemberg et Anh Wisle, en Ariège

Ahn Wisle et Jim Rosemberg ont décidé de quitter Paris pour l'Ariège

NE PAS UTILISER

Ahn Wisle et Jim Rosemberg ont décidé de quitter Paris pour l'Ariège NE PAS UTILISER

© / Jim Rosemberg

A priori, la question ne se pose même pas : quand on est photographe de mode-réalisateur et que votre compagne est modèle pour la publicité, il est im-po-ssible de vivre à la campagne. C'est pourtant ce que s'apprêtent à faire Jim Rosemberg, 33 ans, et Anh Wisle, 28 ans. Ce 6 novembre, ces deux Parisiens posent leurs valises dans un hameau de l'Ariège, à quelques kilomètres de Foix, dans une maison de 300 m². De conviction écolo, tous deux ont l'intention de vivre en quasi-autonomie, grâce à un grand potager, et de nourrir leur fibre culturelle en transformant la grande bâtisse en résidence d'artistes, avec labo photo et studio de musique intégré.

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Divagation de doux rêveurs déconnectés des réalités ? Même pas. Professionnellement, le jeune couple a bien réfléchi. "Nous avons attendu de disposer l'un et l'autre d'un réseau suffisamment solide pour nous éloigner, indique Jim. Nous rejoindrons Paris quand il le faudra en avion depuis Toulouse ou, de préférence, par le train de nuit. Nous logerons dans notre famille et reviendrons ici aussitôt après." Géographiquement aussi, le jeune couple sait où il va. Ariégeoise d'origine, Anh a longtemps vécu dans ce département rural qu'elle connaît bien (l'écart sera plus grand pour Jim, Francilien pur jus).

Ce changement de cadre, ils en parlaient de temps à autre depuis deux ans, mais le premier confinement a tout accéléré. Deux mois étouffants, passés enfermés dans leur appartement, qu'ils ont mis à profit pour reconsidérer leurs priorités. A l'issue de cette période, ils ont prospecté en Ariège et ont trouvé la maison de leurs rêves. Les mois qui viennent diront s'ils ont eu raison.

Stanislas Maximin, à Reims

Après le confinement, Stanislas Maximin a décidé de déplacer sa société de Paris à Reims.

Après le confinement, Stanislas Maximin a décidé de déplacer sa société de Paris à Reims.

© / A.Gilson / IncubAlliance

Incroyable aventure que celle de Stanislas Maximin. A seulement 21 ans, ce jeune homme brillant a pour première particularité d'être à la tête d'une entreprise de 14 personnes spécialisée dans le spatial, Venture Orbital Systems. Ce PDG surprenant a également décidé de quitter Paris pour Reims (Marne), où sa société vient de s'installer, et convaincu toute son équipe de le suivre. "C'est une idée à laquelle nous réfléchissions depuis au moins un an. Non seulement nos bureaux étaient trop petits, mais, en raison des transports, nous fonctionnions souvent en télétravail, ce qui nuisait à la cohésion de l'équipe", explique-t-il. Au printemps, le confinement l'a convaincu qu'il était temps de passer à l'acte. "En tant que patron, je me sens responsable de la santé de mes salariés. Je ne voulais pas leur faire prendre de risques dans le métro. Alors, j'ai cherché à partir."

Et Reims l'a accueilli à bras ouverts. "Les équipes d'Invest in Reims ont réalisé un travail d'accompagnement formidable, en trouvant un emploi pour les conjoints, en nous mettant en rapport avec des industriels locaux et en nous trouvant des locaux six fois plus grands pour un prix du mètre carré quatre fois inférieur à celui de la région parisienne !".

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Venture Orbital Systems n'est pas la seule entreprise à raisonner ainsi. "Le confinement a clairement joué un rôle de révélateur pour de nombreuses sociétés, souligne Jean-Yves Heyer, le directeur d'Invest in Reims. Malgré la crise, 2020 va représenter pour nous une excellente année : notre agglomération devrait attirer 800 nouveaux postes, soit bien plus que l'objectif de 500 emplois que nous nous étions fixé."

Dans sa vie personnelle, aussi, Stanislas Maximin est gagnant. Ce célibataire, qui disposait de 17 m² à Colombes (Hauts-de-Seine) pour 710 euros, vit désormais dans 30 m², contre un loyer de 300 euros. C'est peu dire qu'il ne regrette pas sa décision.

Romain Gauthier, à La Rochelle

Après le confinement, Romain Gauthier a décidé de déménager avec sa famille de Paris à La Rochelle

Après le confinement, Romain Gauthier a décidé de déménager avec sa famille de Paris à La Rochelle

© / Coll. Particulière

Dans la vie, il en est qui procrastinent ; il en est d'autres qui vont vite, très vite. Romain Gauthier appartient à l'évidence à la seconde catégorie. A 33 ans, ce jeune homme est déjà père de quatre enfants. Il a aussi fondé une start-up qui emploie une quarantaine de personnes. Il a enfin compris très tôt que le coronavirus ne serait pas une parenthèse et en a tiré les conséquences. Depuis le mois de juillet, il a quitté l'appartement de 86 m² qu'il possédait à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine) pour s'installer à La Rochelle (Charente-Maritime), dans une maison de 140 m², avec jardin, terrasse et piscine.

Le déclic est venu pendant le premier confinement, que sa tribu a passé dans le sud de la Bretagne, chez les parents de son épouse. "Cela faisait plusieurs années que nous avions le désir de quitter la petite couronne, mais nous envisagions simplement de nous éloigner un peu, en allant à Versailles, par exemple. L'épidémie a tout accéléré. A partir du moment où je me suis aperçu que ma société, Didomi, spécialisée dans la protection des données, fonctionnait parfaitement alors que je me trouvais loin de la capitale, il n'y avait plus de raison d'hésiter."

Concrètement, le siège social de l'entreprise demeure localisé avenue de l'Opéra, à Paris, et Romain Gauthier continue de la diriger. En revanche, il s'apprête à ouvrir un second établissement à La Rochelle, une ville qu'il n'a pas choisie au hasard. "Nous voulions vivre près de la mer, tout en restant à moins de trois heures de TGV de la capitale." Une nouvelle organisation dont il compte faire un atout : "Cette crise va durer et il faut savoir en tirer parti. Avec le télétravail, je peux proposer à mes salariés de décider librement de leur lieu de vie : Paris, La Rochelle ou ailleurs. Cela permet d'élargir le recrutement et d'attirer vraiment les meilleurs. C'est une chance !" Et c'est ainsi que la vie qu'il envisageait pour "après" est devenue sa vie de "maintenant".

Lisa et Léa, en Aveyron

Cabrières, dans l'Aveyron

Cabrières, dans l'Aveyron

© / - (c) Collection particulière

Quand on habite Lyon et que l'on passe deux mois entiers dans un lieu-dit de l'Aveyron, cela amène visiblement à se poser des questions. "Nous nous demandions depuis longtemps comment faire coïncider nos convictions et notre mode de vie, indiquent Léa et Lisa. Pendant le confinement du printemps, tout cela est devenu plus concret". "Tout cela" ? La création dans ce département dont Lisa est originaire d'un "éco-hameau". En clair : une quinzaine de logements en bois, autonomes en énergie, regroupés autour d'un espace commun à "forte dimension collective" qui s'articule entre le tourisme, l'événementiel, l'architecture, une boulangerie itinérante... Une manière pour ces deux jeunes femmes de 28 ans de rompre avec la société de consommation.

Si leur décision est prise, elles ne la traduiront pas dans les faits avant l'année prochaine. Le temps de quitter leur emploi respectif, ce qu'elles feront en deux étapes. Lisa, qui travaille pour une ONG, arrivera sur place dès le printemps 2021 ; Léa, architecte, la rejoindra plus tard. Le temps aussi pour elles de se former - grâce à l'aide apportée par le parc naturel des Grands Causses. Le temps, enfin, de trouver d'autres personnes prêtes à les accompagner. Pour une reconversion pas comme les autres.