On sait depuis longtemps que le parent du sexe opposé a une influence sur la construction amoureuse de son enfant -coucou Oedipe-, le père pouvant constituer un modèle ou un anti-modèle dans les choix futurs de sa fille, mais qu'en est-il du grand frère ? Dès les premiers émois de l'adolescence, une jeune fille est marquée par l'image de son frère. Il lui sert de point de comparaison inconscient vis-à-vis des autres garçons.

Pour Bruno Humbeeck, psychopédagogue et auteur de Le Bon Choix amoureux, la force de l'inconscient (éd. Odile Jacob), son rôle est loin d'être neutre. "Le grand frère accompagne les plus jeunes sans jouer de fonction autoritaire, ce qui le rend parfois plus persuasif et plus écouté que les parents."

LIRE AUSSI >> Frères, soeurs... et jalousies

Parfois, au contraire, "il joue un rôle de repoussoir, constate Ingo Schneider, médecin et auteur de Les Relations entre frères et soeurs (éd. Favre). À la puberté, l'ado, notamment sous l'influence de sa production d'hormones sexuelles, détourne son attention à 180° : il n'est plus intéressé par sa famille mais par l'extérieur, l'autre, l'aventure. C'est le meilleur bouclier contre les climats incestuels, fréquents dans les familles. Pour une soeur, le frère et tout ce qu'il représente est rarement séduisant. Trop habituel, trop connu."

Un rapport de domination difficile à vivre

Camille, 25 ans, n'oubliera jamais le jour où, au lycée, son grand frère a cassé la figure de son petit copain pour le punir de la tromper. Le frère ne savait pas que le couple avait rompu deux semaines avant, dans l'indifférence de Camille. "Il voulait me protéger, a-t-il dit. Mais moi je n'en avais pas besoin ! C'était juste une excuse de plus pour montrer qu'il était 'l'homme fort' de la famille", s'exaspère-t-elle.

Sous couvert d'humour, il rabroue aussi ses copains qui approchent la jeune fille. "Cela m'a bridée, reprend Camille. j'ai mis beaucoup de temps à être active dans la séduction. J'avais cette image qu'il fallait être respectable, ne pas donner l'image d'une fille facile."

Un grand frère qui intervient dans la vie amoureuse de sa soeur outrepasse son rôle. "Il peut écouter, avoir un avis, mais il n'a pas de place à occuper dans la vie amoureuse de sa soeur", affirme Bruno Humbeeck. "Pour certains adolescents qui éprouvent des sentiments forts envers un frère ou une soeur, l'arrivée du petit ami est ressentie comme un danger, indique Florence Bocquet, psychanalyste de couple et conseillère conjugale. Mais exercer un contrôle des relations et du corps de l'autre est un rapport de domination entraînant une soumission. C'est un manque de respect, une violence psychologique susceptible de se transformer en violence physique."

Donner plus ou moins confiance en soi

Même s'il n'intervient pas de manière aussi brutale, un grand frère marque sa soeur par le regard qu'il porte sur elle. Il l'aide ou non à forger sa confiance en elle. "Quand ils étaient jeunes, deux de mes frères aînés se moquaient de mon poids. Ils n'étaient pas sympas et plutôt dénigrants, raconte Aurore, 32 ans. Ce regard négatif m'a mis en tête que je n'étais pas aimable. J'en ai déduit que si tous les garçons étaient comme ça, ça ne valait pas la peine d'être en couple."

En revanche, le jour où Camille a souffert d'une rupture douloureuse, son frère a su la réconforter. "Il m'a dit : 'Tu es intelligente, tu es belle, je ne m'en fais pas pour toi !'" Un grand frère peut distiller conseils et encouragements, mais ceux-ci ne sont légitimes que "lorsque le dialogue se passe sur un pied d'égalité, dans l'altérité et le respect de l'intimité de l'autre", rappelle Florence Bocquet.

Confusion inconsciente entre frère et conjoint

À d'autres étapes de sa vie amoureuse, Aurore avoue avoir dû lutter contre la confusion inconsciente entre frère et conjoint. L'un de ses petits amis était musicien et avait les cheveux longs... comme l'un de ses frères. "J'ai réalisé la ressemblance après coup. À l'époque, j'étais fâchée contre ce frère, il me manquait. L'air de famille de ce garçon m'a rassurée."

LIRE AUSSI >> La thérapie de couple, épreuve de la dernière chance

Dans les thérapies de couple que conduit Florence Bocquet, le thème des frères et soeurs resurgit régulièrement. Quand le couple analyse ses relations, il arrive que la femme se rende compte qu'elle reproduit une relation construite dans l'enfance avec son grand frère. Les liens frère-soeur représentent alors une sorte de Graal figé dans la mémoire, que l'on cherche coûte que coûte à retrouver. "Une relation fraternelle fondée sur la connivence et la complicité se passe souvent de mots, explique Florence Bocquet. Les femmes qui recherchent ce même fonctionnement intuitif en couple connaissent souvent des déceptions."

Apprendre à trouver la bonne distance

Pour discerner l'influence silencieuse du grand frère sur sa vie de couple, on peut s'interroger : "Qu'est-ce qui, dans ma relation conjugale, me rappelle un scénario que j'ai déjà vécu avec mon grand frère ?" Bruno Humbeeck conseille de cesser de voir le frère comme un modèle, et de plutôt considérer son attitude comme l'illustration d'une voie possible. "C'est beaucoup moins écrasant", souligne le spécialiste.

Aurore a ainsi affiné ses préférences amoureuses en voyant vivre ses frères au quotidien. "Mon père ne participait pas aux tâches domestiques. Mes frères, au contraire, repassaient, cuisinaient, nettoyaient. Voyant cela, je n'ai jamais envisagé un copain qui se serait tourné les pouces à la maison." Observer la vie amoureuse de son frère a aussi permis à Camille de profiter de son expérience. "J'ai appris de ses erreurs, reconnaît-elle. Comment gérer une rupture ou pourquoi draguer en discothèque finit rarement par une grande histoire par exemple."

Des interactions qui évoluent avec le temps

Plutôt que de prendre les avis et les agissements d'un grand frère pour argent comptant, on peut les voir comme des occasions, pour une soeur, de se positionner. "Les relations au sein d'une fratrie sont plus dynamiques qu'avec les parents, souligne Ingo Schneider. Elles offrent des interactions nombreuses qui permettent d'apprendre beaucoup sur les relations aux autres". Camille en convient. "L'ascendant de mon frère m'a empêchée de découvrir l'amour à ma manière. Mais avec le recul, cela m'a rendue féministe et m'a vaccinée pour la suite : je n'ai jamais eu de copain jaloux, ni dominant."

La maturité aide progressivement à se détacher de cette influence. "Chaque femme doit se souvenir qu'elle est libre de se défaire des choix que d'autres ont faits pour elle et d'imposer légitimement les siens", souligne Bruno Humbeeck. De quoi définitivement prendre sa liberté amoureuse à sa manière, loin du modèle fraternel.