Même les stars de télé-réalité se mettent au "cododo". En novembre 2020, Caroline Receveur, participante à plusieurs émissions, partageait une story Instagram : son fils, Marlon, alors âgé de deux ans, assoupi dans le lit parental. La jeune femme avait ensuite expliqué, après un déluge de critiques, que son enfant dormait "toutes les nuits" avec elle. Les magazines féminins, les associations et même les marques de berceaux ont un mot pour décrire ce phénomène : le "cododo". Cette pratique semble faire de plus en plus d'adeptes. Ses bénéfices, eux, peinent à convaincre les spécialistes de la petite enfance.

Michel Cymes a consacré une chronique sur RTL au "cododo", en septembre 2020, évoquant une pratique "qui revient à la mode depuis plusieurs années". Même la Maison des Maternelles, l'émission iconique de France 5, s'y est mise plusieurs fois, notamment dans un dernier sujet intitulé "choisir son berceau de cododo", diffusé en mai 2021. Les grandes marques de literie se sont toutes lancées dans la vente de ces "berceaux de cododo" qui s'attachent au matelas des parents et permettent au bébé de dormir à portée de mains de sa mère. Sur Facebook, les groupes distillant les recommandations sur le cododo se sont multipliés. "Cododo pour toutes" rassemble plus de 2000 membres. "Je pratique le cododo", 11 000. Le plus important d'entre tous, "Allaitement_Maternage_Education positive_Cododo_Soutien entre maman (sic)", créé en 2017, 75 000 personnes. "Une amie, qui était assistante maternelle, a créé ce groupe pour que l'on puisse échanger, se donner des conseils. Depuis, je suis devenu l'une des administratrices", raconte Anna-Gaëlle Giraldes.

Cette ancienne directrice de crèche, depuis devenue sophrologue et professeure de Yoga, a pratiqué le cododo avec ses deux filles "jusqu'à leurs deux ans". Elle explique observer l'engouement pour cette pratique, alors que "de plus en plus de personnes rejoignent le groupe" ces derniers mois. "Quand notre premier enfant est né, nous n'avions pas pu acheter de berceau cododo, car il n'y avait que deux modèles hors de prix, raconte Anna-Gaëlle. A la naissance de la deuxième, nous en avons trouvé facilement. La pratique est devenue tellement courante qu'elle se démocratise."

Recommandé par le carnet de santé

Une habitude devenue banale, jusqu'à être recommandée dans le carnet de santé. Depuis sa mise à jour, en 2018, le livret recommande de "placer le lit de (son) bébé dans (sa) chambre pour les six premiers mois au minimum" (page 16). Le site de l'assurance maladie, ameli.fr, évoque également la technique du "cododo". Il est toutefois jugé plus opportun de laisser un enfant dormir "à proximité de ses parents", "sans partage du lit parental". La technique est pourtant adoptée par de nombreux couples, qui désignent souvent sans distinction le fait de partager un sommier avec son bébé sous le terme de "cododo". "Pour notre deuxième fille, nous avons choisi d'y aller petit à petit. D'abord, nous avons partagé notre lit jusqu'à ses six mois, avant de la placer dans un berceau fixé au lit, raconte par exemple Anna-Gaëlle. Depuis, elle dort dans une chambre avec sa soeur". Dans son cas, comme dans celui de "beaucoup de mamans qui rejoignent le groupe Facebook", le cododo a été notamment été choisi pour une raison pratique : l'allaitement. "Nos informations viennent beaucoup de l'association la Leche League, qui recommande le partage du lit parental pour l'allaitement afin de favoriser la proximité avec son bébé", explique la jeune femme.

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"Allaiter dans le lit est plus commode pour la mère, assure Claude Diderjean-Jouveau, présidente de la Leche League de 1989 à 1997 et responsable des relations presse de l'association. C'est moins fatigant que de se lever deux ou trois fois par nuit pour le nourrir, ce qui permet de diminuer le risque de burn-out parental." Sur son site, la Leche League évoque ainsi beaucoup le cododo et sa "philosophie". Non sans mettre en garde les jeunes parents contre les risques liés au sommeil partagé.

Contre-indications

"Il ne faut évidemment pas dormir dans le même lit qu'un enfant si vous avez bu de l'alcool, fumé, ou consommé des somnifères", prévient Claude Didierjean-Jouveau. Pas de tabac, car le corps libère des toxines la nuit. Pas d'alcool ou de psychotropes, car ils rendent le sommeil toujours plus lourd, et accroissent le danger d'écraser le nourrisson. "Si on respecte ces conditions, le risque est nul" soutient Claude Didierjean-Jouveau. Quid des relations intimes entre les parents, forcément concernées par la présence constante d'un bébé dans le lit ? "Il faut faire preuve de créativité, s'amuse Marie Danet. Il est vrai que le cododo peut être un facteur de conflit si la situation se prolonge... Il faut donc que les deux parents soient d'accord."

Claude Didierjean-Jouveau rappelle de son côté qu'il revient à chaque "famille de s'adapter" selon son fonctionnement. Pour bien expliquer le sommeil partagé aux parents, elle a ainsi écrit un livre, Le cododo : pourquoi, comment publié en 2018. "Le concept ne date pas d'aujourd'hui et s'inscrit dans un mouvement plus large : celui du maternage proximal", c'est-à-dire intensif, prévient Déborah Loyal, docteure en psychologie et maîtresse de conférence à l'université de Paris.

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Le cododo fait partie du triptyque de ce maternage "intensif" avec l'allaitement et le portage en écharpe. "Certains parents peuvent choisir de tout faire, ou se limiter simplement au cododo", souligne Claude Didierjean-Jouveau. Une façon de vivre, d'être père ou mère, qui est souvent lié à une envie de retour "au naturel". "Généralement, le maternage proximal et donc le cododo s'inscrivent dans des considérations écologiques, avec l'idée de revenir à quelque chose de plus sain, poursuit Déborah Loyal. Il y a un rejet de la norme occidentale de séparation de l'enfant et des parents, et une idéalisation d'autres pays, où les choses seraient plus simples, plus naturelles." Les partisans du maternage proximal évoquent ainsi souvent en exemple "l'Inde", "l'Afrique" ou encore "le Japon" pour illustrer les différentes sociétés qui, à l'inverse d'un Occident prônant la séparation des parents et de l'enfant, préfèrent préserver leur proximité jusque dans le sommeil.

La théorie de l'attachement

Un texte du corpus du maternage proximal abonde d'ailleurs dans ce sens. Dans son essai Le concept du continuum : à la recherche du bonheur perdu, publié en 1975, l'auteure américaine Jean Liedloff vante les mérites de l'éducation d'un peuple autochtone de la forêt vénézuélienne, les Yecuana. Elle en profite pour critiquer la manière dont les sociétés occidentales séparent trop rapidement l'enfant de sa mère. "Ceci, avec tout ce qu'on peut imaginer du mythe raciste du bon sauvage, raillait la journaliste Béatrice Kammerer, auteure du livre L'éducation vraiment positive, auprès du site Reporterre. D'autres approches plus contemporaines décrivent les nouveaux-nés comme des mammifères, nés très immatures et dépendants, qu'ils comparent aux primates. Elles préconisent que l'enfant soit maintenu dans un environnement proche de celui qu'il a quitté in utero en étant collé à sa mère."

Derrière, il y a un concept : la théorie de l'attachement, forgée en 1958 par le psychanalyste John Bowlby. Elle doit montrer comment un enfant déstabilisé et stressé trouve du réconfort et de la sécurité auprès de sa "figure d'attachement", afin qu'il se développe en toute quiétude. Selon cette théorie, laisser pleurer bébé pour qu'il se "console seul" est impensable. "Cela témoigne d'une évolution dans la prise en compte des besoins du bébé, souligne Marie Danet, psychologue clinicienne et spécialiste de l'attachement. Laisser pleurer l'enfant en espérant qu'il s'arrête, ça signifie qu'il risque d'intérioriser la situation, et se dire qu'il est seul, isolé."

Des arguments venus des neurosciences

Les parents partisans du sommeil partagé mettent aussi souvent en avant l'apport des neurosciences pour expliquer son intérêt. "Toutes les expériences affectives, relationnelles vécues par l'enfant durant ses premières années de vie vont s'imprégner au plus profond de lui, dans son cerveau, modifiant les neurones, leur myélinisation, leurs synapses, les molécules cérébrales, les structures et les circuits cérébraux et même l'expression de certains gènes", écrivait ainsi la pédiatre Catherine Gueguen dans la revue de Santé publique France en 2019, mettant en garde contre la "maltraitance affective".

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Les partisans du cododo revendiquent ainsi des références théoriques pointues... à mettre en lien avec la sociologie de cette pratique, qui apparaît socialement marquée. "C'est un marqueur relativement urbain, qui marque une classe sociale. Le cododo peut certes être réalisé pour des raisons pratiques : un manque de place, tout simplement. Il y a des conditions sociales, aussi, qui font que l'on cododote, pointe Déborah Loyal. Mais quand le sommeil partagé est ainsi pensé, théorisé avec cette volonté de 'bien-faire' pour l'enfant, la pratique semble assez liée aux CSP+." Dans ce cas de figure, l'objectif de se montrer un "bon parent" est poussé très loin, en étant toujours plus exigeant : les parents peuvent être poussés à être omniprésents, tout le temps, pour s'assurer que leur enfant ne soit pas privé de l'affection dont il a besoin. Les promoteurs du cododo veulent néanmoins rappeler l'importance du libre choix. "A la Leche League, nous ne préconisons rien de spécial, insiste Claude Didierjean-Jouveau. Il faut que chaque famille voit ce qui lui convient le mieux, ce qui est le plus pratique. Et souvent, le cododo s'impose."

Du "cherry-picking"

L'attrait concret du sommeil partagé se résume peut-être plus justement à son côté pratique. Car si les militants les plus convaincus du cododo et du maternage proximal mettent en avant les vertus psychologiques de ce mode de vie, peu d'études scientifiques viennent étayer leurs arguments. "Quelques études montrent effectivement que le sommeil partagé entraîne un attachement de qualité, mais elles sont rares, souligne Déborah Loyal. Les personnes qui les citent font ce que l'on appelle du 'cherry picking' : ils mettent en avant une étude qui va dans leur sens et ignorent que 40 études démontrent que ça ne fonctionne pas."

Ainsi, dans le cas du co-sommeil, l'état des connaissances actuelles ne permet pas "de démontrer que son bénéfice est conséquent". "S'il change quoi que ce soit au développement de l'enfant, ce changement est suffisamment infinitésimal pour qu'on ne le détecte pas", explique-t-elle. Même les spécialistes de l'attachement ne semblent pas convaincus du rôle capital qu'aurait le sommeil partagé dans le développement du bébé. "Il faut faire attention : l'attachement est un facteur de développement de l'individu parmi d'autres. Ce qui se forme à un an n'est pas figé, et sera influencé par d'autres éléments tout au long de sa vie", explique Marie Danet. Parents de tous les pays, détendez-vous : ce n'est pas parce que votre enfant ne dort pas dans ou collé au lit conjugal qu'il ratera sa vie sentimentale à trente ans.