Paul a demandé Claire en mariage en 2013. La Parisienne de 34 ans garde un souvenir ému de cette soirée. "Nous étions dans un restaurant sur la côte basque, dans la ville de son enfance. C'était magique. Il m'a dit qu'il était sûr de vouloir passer le reste de sa vie à mes côtés et qu'il voulait qu'on se fiance." Claire attendait cette demande depuis longtemps. "Je le tannais régulièrement. Pour moi, c'était une preuve d'amour et le cheminement logique vers l'âge adulte, ce que font les grandes personnes."

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Mais six ans après, le statut de Claire et Paul n'a pas bougé d'un iota. "Nous sommes des éternels fiancés, s'amuse Claire. Je me rends compte que la demande me faisait rêver, mais le mariage, finalement pas du tout. Je vois l'union conjugale comme quelque chose de trop institutionnel pour nous, une sorte d'oiseau de mauvais augure."

Un statut romantique voué à être remplacé

La vision pessimiste et superstitieuse de Claire est peut-être influencée par le taux de divorce qui, selon les statistiques publiées par l'Insee en 2018, se rapprochait des 50% en France. En échappant au mariage, on pense inconsciemment que l'on va réussir à outrepasser le scénario de la séparation. "Les fiançailles sont traditionnellement éphémères car consacrées à la préparation du mariage, explique Michel Fize, sociologue au CNRS et auteur de La Crise morale de la France et des Français (éd. Mimesis). C'est un statut enrobé de romantisme. Choisir de le faire durer alors qu'il est voué à laisser la place à une situation maritale a quelque chose de magique."

Mais la majorité des couples suit le chemin tracé des conventions sociales. "En général, lorsqu'on met un premier pied dans le protocole du mariage, la logique veut qu'on aille jusqu'au bout, souligne Isabelle Lellouch, conseillère conjugale à Paris. Même si, pour certains couples, les fiançailles, en plus d'être une preuve d'attachement mutuel, sont une manière d'officialiser une relation aux yeux des amis et surtout de la famille. On passe du statut de 'petit ami' à celui de 'fiancé'."

Bien qu'en couple depuis dix ans, Claire estime que le fait de dire à son entourage qu'elle est fiancée la met plus à l'aise. "Nous avons eu deux enfants depuis la demande en mariage. Je n'ai donc plus besoin d'asseoir ma relation, mais j'ai l'impression qu'elle perdrait en légitimité si je présentais Paul comme mon simple petit ami."

"Une atteinte à la souveraineté de l'individu"

Autrefois, le mariage était vécu comme le couronnement de la vie commune, un engagement ultime avant de se lancer dans la vie à deux. L'ordre établi a depuis été bouleversé. Le concubinage, l'achat d'un bien immobilier ou l'arrivée d'un enfant surviennent souvent avant la célébration de l'union -si union il y a. "Aujourd'hui, les couples sont plus sensibles à un engagement moral. L'engagement juridique ou religieux peut être vécu comme une atteinte à la souveraineté de l'individu, détaille Michel Fize. On évolue dans une société où la liberté des choix est mise en avant, où rester maître de son destin est important."

Pour Omar, Nantais de 29 ans, se faire passer la bague au doigt serait "comme me faire passer la corde au cou. J'estime que l'engagement que nous nous témoignons au quotidien est suffisant. Nous nous sommes fiancés puis pacsés car c'était avantageux financièrement. Si ma compagne me demandait de l'épouser, je me sentirais oppressé. Je chercherais à comprendre ce qui lui manque dans notre relation."

Isabelle Lellouch rencontre à son cabinet des couples pour qui "le mariage représente un empêchement à la fuite. Dans leur esprit, ils cultivent l'illusion qu'il est plus simple, symboliquement et juridiquement, de rompre des fiançailles. Et paradoxalement, dans leur vie quotidienne, l'engagement est là puisqu'ils partagent un logement, élèvent des enfants..."

Claire a peur que la dimension juridique n'entache ses sentiments. "J'aurais l'impression de basculer dans une vie plan-plan. En scellant une union, on prend davantage le risque de se laisser aller, de prendre l'amour de l'autre pour acquis. En changeant de statut, on se métamorphose forcément soi-même."

La peur de rejouer le rôle de ses parents

En demandant à Claire de devenir sa femme, Paul envisageait ensuite de se marier. "Au début, nous parlions de l'organisation de la cérémonie, explique-t-il. Mais même en modernisant la fête pour la modeler à notre image, la tradition s'imposait à nous. Il fallait inviter des gens qu'on ne connaissait pas, choisir un costume, une robe de mariée, un traiteur, un lieu, des jeux pour l'animation. J'ai pris vingt ans en quelques semaines et j'avais l'impression de suivre le chemin tracé de mes parents." Pour Isabelle Lellouch, ce parallèle est naturel puisque "ils sont notre premier modèle".

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Cette peur de rejouer la vie de ses parents, Isabelle Lellouch l'entend régulièrement à son cabinet. "Parfois, en accédant au statut marital, certains couples adoptent une nouvelle casquette. Hommes et femmes adoptent par mimétisme les rôles de leur mère ou de leur père." L'organisation du mariage peut marquer le début d'une séparation des rôles qui n'était pas forcément présente avant et signer le début des hostilités. "Madame s'occupe de la décoration et Monsieur estime qu'en acceptant de se marier, il a déjà fait sa part", ajoute-t-elle.

Réinventer les codes

Mais tous les mariages n'aboutissent pas à un échec. Pour la conseillère conjugale, cette union peut trouver sa place dans notre société libertaire, à condition de réinventer les codes et les rôles du mari et de la femme. "Si on envisage le couple comme celui de nos parents, c'est perdu d'avance. Les femmes ne sont plus les mêmes qu'il y a 50 ans, 20 ans ou 10 ans. Leur rôle est en mouvement constant et, par ricochet, celui des hommes aussi." L'intention que l'on met dans le mariage a aussi son rôle à jouer. "Il est souvent perçu comme une sécurité. C'est un leurre. On ne se marie pas pour garder quelqu'un près de soi, souligne Isabelle Lellouch. Les sentiments doivent primer."

Un équilibre que beaucoup de couples parviennent à trouver. "La majorité des couples autour de moi sont mariés et ça marche très bien pour eux. J'ai trouvé la plupart des cérémonies auxquelles j'ai assisté magiques, affirme Claire. Ça peut paraître paradoxal, mais je crois profondément au mariage, je sais juste que c'est un projet qui ne correspond pas à l'équilibre de mon couple." À chacun de faire son choix en son âme et conscience pour le meilleur et non pour le pire.