Difficile de changer de profession après 50 ans ? Le regard de la société sur les envies d'évolution des quinquas n'est en tout cas pas toujours tendre, à en croire les résultats d'un sondage BVA publié en mai 2018. 89% des salariés qui souhaitent changer de métier estiment qu'il est difficile de se reconvertir après 45 ans. "Il y a un l'idée d'un 'vieillissement précoce' des quinquas dans le monde de l'entreprise", analyse le sociologue Serge Guérin.
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L'accès parfois difficile à la formation et le risque de se retrouver au chômage longue durée renforcent cette impression de Graal de la reconversion. Malgré les difficultés, Elisabeth a décidé de faire fi des statistiques. À 50 ans, cette mère de deux enfants a commencé par ressentir le besoin "d'aller vers une activité plus authentique".
"J'avais peur que ça soit trop compliqué"
Cette prise de conscience se répercute d'abord sur son alimentation et sa façon de se soigner. Elle envisage ensuite de quitter un emploi de secrétaire médicale qui ne la satisfait plus pleinement. "Suite à un changement de service, j'étais beaucoup moins au contact des gens. Cette part de mon métier était pourtant essentielle pour moi", explique Elisabeth.
En 2017, elle rencontre à l'anniversaire d'un ami commun celui qui deviendra son formateur en massages chinois. "J'avais déjà l'envie forte en moi de devenir masseuse mais j'avais peur que ça soit trop compliqué. Il m'a dit qu'il y avait peu de théorie pure dans la formation, que l'on passait rapidement au concret. Cela m'a rassurée. La connexion puissante que nous avons eue a agi comme un déclic."
Un besoin de se réaliser pleinement
Comme Elisabeth, de plus en plus de quinquas aspirent à remettre du sens dans leur vie professionnelle. "Cette démarche s'observe depuis une dizaine d'années chez les 50 ans et plus qui s'inspirent en cela des millenials. Ces derniers revendiquent fermement leur besoin de s'épanouir dans leur travail", souligne la psychologue du travail Maria Guerci.
"Les quinquas veulent avoir le sentiment de servir vraiment à quelque chose dans leur vie professionnelle. Ils ne veulent plus être considérés comme des numéros", confirme Serge Guérin. Après vingt ou trente ans de labeur et d'obligations parentales, certains désirent aussi s'épanouir dans un domaine qui les passionne.
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Tanguy, expert en assurances de 54 ans a décidé de réaliser son rêve d'enfant. Ce Marseillais a racheté voulezvousdiner.com, une start-up permettant de passer une soirée chez l'habitant dans le monde entier. "J'ai toujours voulu être chef d'entreprise pour créer de l'emploi et du lien social."
Le changement, c'est maintenant ou jamais !
Grâce à sa nouvelle activité, Tanguy se sentirait presque rajeunir. Il déborde d'énergie et d'enthousiasme. Pour Serge Guérin, il ne s'agit pas d'un cas isolé. "De plus en plus, les quinquas se sentent comme des personnes de 30 ans, dans leur corps et dans leur tête." De quoi donner envie d'exploiter au mieux la quinzaine d'années de vie professionnelle restante. "J'aime bouger. J'ai du temps, la forme et la santé, s'enthousiasme Elisabeth. À 50 ans, c'était le moment ou jamais de me lancer", reprend celle qui a entamé sa formation dès que ses enfants sont partis.
La motivation n'empêche pas de prendre ses précautions. Outre les risques financiers que représente l'aventure de la start-up, Tanguy avoue son stress à l'idée d'un potentiel échec. Au-delà de l'enjeu financier, il craint surtout d'être dévalorisé aux yeux de ses proches.
Elisabeth explique avoir encore du mal à se sentir légitime dans son costume de masseuse professionnelle. "Le fait de me faire payer est compliqué. C'est étrange pour moi de monnayer ce qui s'apparente à un don, surtout face à des personnes qui n'ont pas beaucoup de moyens. S'affirmer dans quelque chose de nouveau, c'est un cheminement. Je ne suis pas encore parvenue au bout."
Des obstacles à bien anticiper
Sur les bancs d'un organisme de formation ou plongés dans le grand bain d'une nouvelle activité professionnelle, la comparaison avec la jeune génération n'est pas toujours facile. "Ces quinquas se sentent en concurrence avec des élèves de 25 ans mais aussi parfois avec leurs enfants, voire leurs petits-enfants", ajoute Serge Guérin.
Après avoir travaillé toute sa vie en tant que vendeuse, Cynthia, 53 ans, a entamé une formation pour devenir secrétaire. Si le retour "à l'école" est étrange pour elle, sa motivation prédomine sur le reste. "J'ai une impression d'inversion des rôles quand ma fille de 22 ans me voit faire mes devoirs le soir. Cela la fait beaucoup rire d'ailleurs. Mais je ne perds pas mon objectif de vue."
Dans son cabinet parisien "Les mots au travail", la psychologue Maria Guerci ne rencontre que des personnes bien conscientes de ce qui les attend. Avant de se lancer, "elles font un bilan conséquent et listent leurs envies, atouts et parcours. Elles étudient aussi le marché du travail et la faisabilité du projet." Une démarche que la psychologue recommande à tous les quinquas souhaitant se reconvertir. Pour les soutenir, elle leur recommande aussi de s'appuyer sur "leurs 'alliés faibles', ces personnes qui les connaissent un peu moins que leurs proches, mais qui sont plus objectives".
Les grands atouts des quinquas
Sans pour autant faire la sourde oreille, Tanguy souhaite "faire sa propre expérience, même à 50 ans passés". Les quinquagénaires peuvent également compter sur la force de leur implication pour réussir. "Ceux qui reprennent des études sont très attentifs aux notes et stressent presque plus que les étudiants de 20 ans, car ils savent mieux que les autres quel impact elles auront sur leur avenir", résume Serge Guérin.
A terme, peu regretteraient ce saut dans le vide, à en croire la psychologue du travail Maria Guerci. Depuis qu'elle fait des massages chinois, Elisabeth dit avoir gagné en vitalité. "En formation, j'ai fait la rencontre de personnes formidables avec lesquelles je partage beaucoup. Ce que je vis depuis confirme que j'ai bien fait d'écouter mes intuitions et m'encourage chaque jour à poursuivre dans cette voie."
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Outre l'agréable sensation de reprendre les rênes de sa vie, Cynthia remarque que le regard de son mari a changé. "Il est admiratif de ce que je fais, qui a donné un second souffle à notre couple", se félicite-t-elle. Entre recettes de cuisine, sports, sorties culturelles, la quinquagénaire remarque qu'elle s'ouvre davantage à des expériences nouvelles. Mais ce qui a le plus changé reste le regard qu'elle pose sur elle-même. "Dans mes discussions avec les autres, je n'hésite plus à prendre la parole, et surtout à la garder. Je suis celle qui a osé, qui s'est donné les moyens de ses ambitions. Etre fière de moi, c'est déjà le début du changement."
