Coutume typiquement française, la bise nous était devenue naturelle. Jusqu'à ce qu'elle disparaisse totalement de nos habitudes, gestes barrières obligent. Va-t-elle nous manquer ? Cocktails mondains, défilés... Dans la mode, on s'embrasse sans arrêt, même quand on se connaît peu, même quand on ne s'est parlé, jusqu'alors, que par téléphone ou par e-mail. A la fin d'un défilé de mode parisien, une partie des invités se précipite en backstage pour féliciter le créateur et lui claquer la bise sur les deux joues, le tout accompagné de moult "Darling!" et "Amazing!" de circonstances. En février dernier, lors du défilé Celine, Carla Bruni saluait Sidney Toledano, P.D.G. de LVMH Fashion Group, avec ces mots maladroits prononcés devant la caméra de Loïc Prigent: "On se fait la bise, c'est dingue. On est de la vieille génération nous. On n'a peur de rien, on n'est pas féministe, on ne craint pas le coronavirus..."

Karl Lagerfeld et Courtney Love à Cannes, en mai 2011.

Karl Lagerfeld et Courtney Love à Cannes, en mai 2011.

© / - (c) Andreas Rentz/Getty Images

Pourtant, l'existence de la bise ne va pas de soi : dans certains pays d'Asie notamment, elle intrigue... Et même en France, sa pratique est très récente. Comme beaucoup de codes sociaux, elle a beaucoup évolué au fil de l'histoire : on retrouve la bise comme moyen de salutation, dès l'Antiquité, en Inde par exemple : le Kâma Sûtra répertorie des dizaines de baisers différents. Avant le 1er millénaire, il était coutume pour les hommes de se saluer les uns les autres avec un baiser sur les lèvres. Puis, dans le début du Ier siècle, Paul de Tarse et Pierre recommandent, dans les lettres qui composent la Bible, le baiser de paix entre croyants. C'est ensuite un long déclin. Le concile de Carthage, qui affirme la doctrine du péché originel et celle de la grâce salvifique, interdit en effet le baiser entre hommes et femmes: il est vu comme une débauche, et devient l'apanage des nobles chevaliers et des clercs comme signe de reconnaissance. On s'embrasse alors seulement sur la bouche ou l'anneau, et seulement entre hommes.

Un facteur de transmission des maladies

La bise disparaît au milieu du XIVe siècle, en même temps qu'apparaît la pandémie de peste noire: elle est accusée, évidemment à raison, de propager la maladie... La Renaissance voit bien apparaître toute une série de baisers galants ou libertins, néanmoins la bise est bannie de l'espace public, à cause de la pruderie victorienne. Il faudra attendre Mai 68 pour la voir sortir de l'intimité du couple. Et encore, pas partout: les pays anglo-saxons et d'Europe du Nord sont les plus réticents, comme la majorité des pays asiatiques.

Giorgio Armani et Sophia Loren pendant un défilé, 2006

Giorgio Armani et Sophia Loren pendant un défilé, 2006

© / - (c) Stephane Cardinale/Corbis via Getty Images)

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Or, jusqu'ici, on ne comprenait pas pourquoi s'infliger ça. Une fois sur trois ou quatre, on se trompe de côté : le plus commun est de tendre la joue droite, mais dans certaines régions comme l'Est, ou même dans le Piémont, en Italie, on commence par embrasser la joue gauche. Ensuite, il faut savoir combien. Deux, direz-vous, en effet, c'est la norme dans la majeure partie du pays, et en tout cas à Paris. Sauf que, du côté de Marseille, on en fait trois (comme en Suisse Romande, avec la joue gauche en premier), et à Brest, on a l'habitude de n'en faire qu'une (comme en Belgique). Dans certains départements du nord de la Loire, on en distribue parfois quatre.

Air-kissing et namasté

Évidemment, comme toujours, il y a une différence entre le fait de ne pas vouloir faire quelque chose et celui de ne pas pouvoir le faire. Pour le journaliste du NY Times, une salutation en Europe sans faire la bise, ce serait un peu "comme un film de Christophe Honoré sans Louis Garrel". (Spoiler : depuis Plaire, Aimer et Courir Vite, Christophe Honoré fait des très beaux films, même sans Louis Garrel). De toute façon, avec le masque sur le visage, c'est réglé: on n'a même plus besoin de faire semblant de sourire.

Monica Bellucci et Juliette Binoche sur la scène du Palais des Festivals, à Cannes, en mai 2017 - (photo Pascal Le Segretain / Getty Images)

Monica Bellucci et Juliette Binoche sur la scène du Palais des Festivals, à Cannes, en mai 2017 - (photo Pascal Le Segretain / Getty Images)

© / Monica Bellucci et Juliette Binoche sur la scène du Palais des Festivals, à Cannes, en mai 2017 - (photo Pascal Le Segretain / Getty Images)

Que reste-t-il donc? Ce que les Anglo-Saxons appellent le "air-kissing" (le fait de souffler un baiser avec la paume de la main) reste à notre sens périlleux, si la personne se trouve à moins d'1,50 mètre de distance. On peut aussi pratiquer le "namasté", comme à la fin du cours de yoga, les deux mains jointes et le buste légèrement incliné. Peu de chances que les Français soient prêts à cela, même influencés par Virgil Abloh, directeur artistique de Louis Vuitton, qui salue régulièrement de cette manière. Et sinon, en lieu et place de la place de la bise, il ne restera plus qu'à se mettre un vent.