Si le reconfinement n'est pas une option, "pour le moment", répète le gouvernement, le rebond prévisible du Covid met néanmoins la question sur la table, comme l'atteste le professeur Gilles Pialoux, chroniqueur à L'Express, pour lequel imposer aux non-vaccinés de rester chez eux a "du sens d'un point de vue médical". Sur le plan psychique, en revanche, une mesure de ce genre ne peut être que très mal vécue, explique le psychiatre et neurobiologiste Pier Vincenzo Piazza, grand prix de l'Inserm 2015 et auteur de Homo biologicus : comment la biologie explique la nature humaine, (Albin Michel, 2019).

L'Express : Quels mécanismes cognitifs rendraient un reconfinement très difficile à accepter après cette longue période de liberté retrouvée, que nous soyons Autrichiens, Français ou Chinois?

Pier Vincenzo Piazza : Le cerveau fonctionne en bonne partie de manière automatique. Chaque fois que l'on est confronté à une situation répétitive, l'expérience emmagasinée dans une partie du cerveau se réactive de façon quasi inconsciente. Lorsque la situation contextuelle change, que de nouvelles règles sont appliquées, il est demandé au cerveau d'abandonner les comportements qui constituent le répertoire comportemental habituel pour en trouver d'autres. Celui lui coûte, et cet effort d'adaptation est tout à fait indépendant de l'appréciation, positive ou négative, que le sujet peut avoir de la nouvelle situation qui s'impose à lui.

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Si nous étions une espèce confinée par nature, devoir passer au déconfinement supposerait pour nous une énorme épreuve. De ce point de vue, le retour à la vie normale après ces périodes de claustration a certainement dû causer quelques problèmes d'adaptation à certains individus. Ici, le concept d'habitude n'est pas ici un concept sociologique, mais neuro-biologique : lorsqu'on se lance dans une action, le fait d'avoir à devoir y réfléchir et de choisir ralentit beaucoup son exécution et réduit son efficacité. Lorsqu'on apprend à jouer un morceau de musique, par exemple, on commence par réfléchir à la manière de s'y prendre convenablement, puis une fois la maîtrise acquise, on adopte le mode automatique. Dans le cerveau, on est passé d'une structure à une autre. Mais à ce frein de l'habitude s'en ajoute un autre, évolutionniste, celui-là.

C'est-à-dire?

L'homme est une espèce animale comme les autres, il est programmé par certaines parties de son cerveau à ressentir des préférences. Or, l'une des choses que notre espèce aime tout particulièrement est la nouveauté, en raison de l'action du neurotransmetteur de la dopamine qui donne un halo spécial à certains objets de notre environnement.

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Cet attrait pour le nouveau augmente nos chances de survie en nous amenant à élargir nos connaissances, donc à augmenter les ressources de l'espèce. Dans un confinement, ce qui vient en premier à manquer est justement la nouveauté. Lorsqu'on sort dans la rue, on ne se rend pas compte mais l'on est déjà confronté à la nouveauté du simple fait de croiser des gens que l'on ne connaît pas.

Mais avec internet, on peut s'ouvrir à la planète en quelques clics depuis son salon ...

Internet et les outils numériques nous ont beaucoup aidés durant les confinements, mais il n'en reste pas moins que nous sommes une espèce grégaire, qui a besoin de relations sociales. Ce n'est pas un choix mais une caractéristique due à notre configuration cérébrale. Le contact avec autrui procure du plaisir. Pour les deux raisons que je viens d'évoquer, l'idée d'un nouveau confinement est nécessairement perçue de façon négative.

Notre espèce n'est-elle pas aussi réputée pour sa remarquable faculté d'adaptation?

En effet, parce que la survie de l'individu et de l'espèce sont les deux pulsions fondamentales autour desquelles s'organise tout le reste. C'est ce qui nous rend capables de nous adapter aux situations les plus incroyables et de dépasser les freins dont je parlais.

Encore faut-il que l'enjeu soit considéré comme vital pour l'individu et l'espèce. Ceux qui minimisent la portée du virus du Covid et refusent le vaccin entravent-ils cette adaptation collective?

Depuis toujours, notre espèce a un problème : elle est toujours en retard sur la compréhension de ce qui lui arrive. Si des extraterrestres débarquaient chez nous aujourd'hui, ils diraient : "Ils sont fous, ces humains !" Notre civilisation est fondée sur notre capacité présumée à évaluer la réalité : boire de l'eau empoisonnée peut vous conduire directement à l'hôpital, l'eau filtrée est sans danger. Une grande partie de nos décisions sont fondées sur cette évaluation objective. Ce à quoi on assiste avec les antivax est à un délire "thermonucléaire", sans aucun fondement. Pour reprendre l'exemple de l'eau, c'est comme si quelqu'un vous disait : il ne faut plus boire de l'eau parce qu'elle contient de l'hydrogène, une substance inflammable qui risque d'exploser si on gratte une allumette !

Mieux vaudrait imposer la vaccination obligatoire

Cette façon de raisonner à partir de la croyance est en train de se répandre dans la société civile. Mais pourquoi tolère-t-on que certains fassent passer pour un choix personnel ce qui est un choix irrationnel - celui de ne pas se faire vacciner - exposant toute la collectivité ? Ce vaccin est le produit d'une technologie qui offre bien plus de garanties sur le plan de la sécurité sanitaire que ceux de la génération précédente. Plutôt que de susciter des crispations en imposant un reconfinement aux non vaccinés, mieux vaudrait imposer la vaccination obligatoire.

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C'est une solution simple, qui se justifie totalement en démocratie, où il faut trouver un compromis entre la liberté individuelle et la liberté collective - je rappelle au passage qu'un malade du Covid en réanimation coûte plusieurs centaines d'euros aux deniers publics. Pourquoi les huit vaccins obligatoires pour les enfants sont-ils entrés en vigueur sans remous particuliers? Parce qu'ils ont fait consensus chez les médecins, qui ont considéré qu'ils étaient nécessaires.

Mais on voit mal, aujourd'hui, comment se passer du consensus public pour une mesure de l'ampleur de la vaccination obligatoire...

Le plus grand risque qui pèse aujourd'hui sur notre espèce est celui des pandémies, en raison de l'expansion territoriale inédite des humains et de leur brassage. C'est une menace existentielle, dont nous n'avons pas encore pris la mesure. Alors qu'il faudrait considérer les vaccins comme une arme stratégique qui doit être gérée par les Etats et intégrée au budget de la défense, on en est encore à se demander s'il faut vacciner ou pas, reconfiner ou non. Il y a plus de chances que nous soyons anéantis par une pandémie que par un astéroïde !