Comment être un homme en 2020, ou le devenir, inventer une nouvelle masculinité au moment où celle-ci est questionnée de toutes parts ? Vaste programme... Comment dessiner une voie raisonnable et optimiste entre des positions féministes de plus en plus radicales et, à l'inverse, des crispations masculinistes qui prônent un repli sur des valeurs traditionnelles et nient, ou sous estiment, les progrès accomplir ? C'est la mission intellectuelle que s'est fixée Christine Castelain-Meunier. Sociologue au CNRS et à l'EHESS, auteur de L'Instinct paternel (Larousse) et de Et si on réinventait l'éducation des garçons ? (Nathan), elle observe depuis longtemps deux "planètes" qui, selon elle, ne s'opposent pas. Bien au contraire. Elle vient ainsi de publier Les Hommes aussi viennent de Venus (Larousse).
Comment percevez-vous la nouvelle radicalité de certains ouvrages féministes, d'Alice Coffin (Le Génie Lesbien, Grasset) à Pauline Harmange (Moi les hommes, je les déteste, Seuil), qui assument leur volonté d'écarter symboliquement les hommes ?
Christine Castelain-Meunier : Un cap a été franchi, c'est certain. Cela ne m'étonne pas car beaucoup de femmes portent en elles un ressentiment profond. Ce dernier s'est transmis plus ou moins souterrainement de génération en génération. Cela peut sembler paradoxal mais s'il peut exploser aujourd'hui, c'est justement parce que les femmes ont conquis un certain nombre de droits civiques et sociaux depuis 1945, et bien sûr après les années 70, la contraception, le droit à l'avortement... Et le droit à la parole ! N'oublions jamais que l'existence des femmes comme sujet social, des personnes ayant des droits, capables de décider souverainement de l'orientation de leurs vie, est somme toute assez récent !
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Si la libération de la parole des femmes à l'égard des hommes peut être violente, chaotique, comme on le constate avec les livres controversés d'Alice Coffin ou Pauline Harmange, c'est parce qu'elles ont le sentiment d'affronter toujours ce qu'on pourrait appeler un "patriarcat latent". Je constate d'ailleurs auprès des jeunes générations, une formidable montée au flambeau chez les jeunes femmes. Tout ce qui est masculin devient problématique. Comme si c'était pour elles une manière d'exister, de s'affirmer dans l'ultraféminisme. Parmi elles, certaines ont eu des mères libérées, militantes, mais d'autres pas du tout !
Bref, la parole des femmes se libère au moment où le sens de l'histoire tend pourtant à une humanisation, une harmonisation du masculin. Même si subsiste et résiste une frange "masculiniste" qui veut défendre ses prérogatives. Tel un mouvement de balancier, plus les hommes changent, plus le masculin devient sensible, plus la parole des femmes se libère tandis que "ça" résiste du côté des hommes plus traditionnels.
"Nous devons battre en brèche cette idée appauvrissante selon laquelle hommes et femmes viendraient de planètes différentes"
Le titre de votre livre fait référence à un best-seller américain des années 80 qui disait que les hommes et les femmes venaient Mars et Vénus...
C. C.-M. : J'ai voulu avec Les Hommes aussi viennent de Venus, en finir avec cette différenciation entre les hommes et les femmes, symbolisée dans les années 1980, 1982, pour être précis, par le succès planétaire - c'est le cas de le dire ! - du livre de John Gray Les Hommes viennent de Mars, et les femmes de Vénus. Nous devons battre en brèche cette idée appauvrissante selon laquelle hommes et femmes viendraient de planètes différentes, et qui s'est imposée depuis la révolution industrielle : aux hommes la production, aux femmes la reproduction. Aux hommes les grands espaces, l'esprit de conquête, "l'extérieur", aux femmes la sphère domestique, son "petit intérieur", l'intime. Cela ne suffit plus pour nous définir ! Il ne s'agit évidemment pas de nier les différences biologiques, les femmes portent et mettent au monde les enfants, il n y'a pas de doute, mais de ne pas essentialiser, figer les rôles de chacun. Les hommes et les femmes ne sont pas arrivés sur la Terre en même temps que la domination masculine. Il y eut des périodes passionnantes dans l'histoire où les relations étaient beaucoup plus conviviales et les sphères de chacun beaucoup plus perméables.

"Les hommes aussi viennent de Vénus", Christine Castelain-Meunier, 16.95 ¤, Editions Larousse
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Lesquelles ?
C. C.-M. : Pendant la Préhistoire, par exemple, et contrairement à ce qu'on pense souvent, les chasseurs-cueilleurs étaient aussi des femmes. Le groupe comptait beaucoup plus. Les rôles masculins et féminins étaient beaucoup moins figés face à une nature hostile. De même au Moyen âge, bien avant l'industrialisation, les hommes et les femmes partageaient l'espace domestique, éducatif. Dans une société très hiérarchisée, et à l'exception de la noblesse, les hommes s'occupaient des enfants, les changeaient, les nourrissaient, y compris au sein de la paysannerie.
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La distribution caricaturale des rôles s'est faite avec l'appropriation des terres, comme l'a démontré Engels. La domination masculine s'est consubstantiellement construite avec l'accumulation du capital. En parallèle, et d'un point de vue plus psychologique, être un homme à cette période de l'histoire, c'était avant tout ...ne pas être une femme. Avec le tabou associé de l'homosexualité. La "femelette" et la "tapette", en somme. Il fallait à tout prix faire fi de sa sensibilité. Mais aujourd'hui, cette séparation des sphères n'a plus de raison d'être. Tout tend vers un partage des tâches, des charges morales et mentales, mais aussi du sensible.
Que peuvent et doivent faire les hommes individuellement pour évoluer ?
C. C.-M. : On assiste à une polarisation des attitudes chez les hommes. D'un côté, ceux qui sont en phase de changement, avec notamment la "paternité relationnelle", ce qu'on a appelé les "nouveaux pères". Ils ont rompu avec l'héritage patriarcal, parfois avec leurs propres pères, et cultivent l'empathie, le "care" (le soin), la communication avec l'enfant. Ils sont dans une affirmation de soi débarrassée des impératifs classiques de la virilité. Mais, même pour eux, ce n'est pas facile de descendre du piédestal sur lequel ils ont été placés par des siècles de domination masculine. Ils doivent cohabiter avec des politiques de quotas au sein des entreprises, par exemple, et des femmes parfois offensives dans leur conquête du pouvoir et de leurs droits légitimes. Ceux-là sont discrets, ne font pas parler d'eux.
Pendant ce temps, à l'autre bout du spectre, vous avez la réaction des masculinistes, défensifs, agressifs, beaucoup plus visibles, qui veulent réaffirmer les valeurs "tradis", dans ce que j'appelle une "intolérance foudroyante". Ils gangrènent cette nouvelle harmonie possible entre les hommes et les femmes. Ils sont à l'origine d'une crispation considérable. Je pense que cela est aussi dû à l'immense crise de sens qui traverse nos sociétés. L'absence de transcendance, pourrait-on dire, qui fait que sont encore trop valorisées les valeurs dites "masculines" de conquête, de prédation, de compétition et d'accumulation dont on voit bien qu'elles font courir la planète à sa perte.
"Il faut déconstruire la domination masculine sans enlever aux hommes leur force de vie, en les émancipant des stéréotypes"
Vous comprenez le désarroi que peuvent ressentir certains hommes ?
C. C.-M. : Bien sûr. Je pense qu'il faut arrêter de rendre les garçons responsables de la domination masculine. J'ai bien conscience que c'est délicat pour les hommes : qu'ils en fassent trop ou pas assez, on le leur reproche. Il faut déconstruire la domination masculine sans enlever aux hommes leur force de vie, en les émancipant des stéréotypes. Comme le dit Boris Cyrulnik, il faut se garder d'amputer les garçons de leur goût du risque. Il faut réapprendre et revenir à l'étymologie du mot "viril" qui à l'origine prenait un "e" et signifiait un désir ardent de vivre! Sans distinction de sexe. Une vertu, une qualité, qui était tout sauf guerrière et destructrice. Autrement dit, on se trompe de qualifiant de "viril", en attribuant exclusivement au masculin, des valeurs et comportements qui relèvent tout simplement du vivant.
Quels serait le portrait-robot d'un "homme juste", comme l'a théorisé l'écrivain et historien Ivan Jablonka (Des Hommes justes, Du patriarcat aux nouvelles masculinités, Seuil).
C. C.-M. : C'est ce que j'appellerais moi "l'homo vitae", un homme qui cultive une force vitale, sensible, autonome, créative, innovante, mais non machiste. L' "homo vitae" ose, partage, communique autrement. C'est un homme qui exprime autrement son désir qu'en disant "tu as des gros seins, je vais te faire jouir toute la nuit". Un homme qui n'a pas peur de ne pas bander. Un homme égalitaire, mais viril au sens où je l'ai décrit : vivant sans être dominant.
"Les femmes aussi doivent revoir leur copie. Elles peuvent, par exemple, essayer d'en finir avec la mythologie du Bad boy mutique et agressif"
Quel rôle les femmes peuvent-elles avoir dans ce processus ?
C. C.-M. : Elles aussi doivent revoir leur copie. Elles peuvent, par exemple, essayer d'en finir avec la mythologie du Bad boy mutique et agressif et cesser d'alimenter des comportements qui finissent par se retourner contre elles. La publicité a également un rôle à jouer en limitant l'érotisation stéréotypée de corps, qu'ils soient féminins ou même masculins.
Comment voyez-vous évoluer les futures générations ?
C. C.-M. : Je suis très optimiste même si le chemin va être long et très difficile. Avec des risques de polarisation, de développement virulent des extrêmes, féministes et masculinistes. Mais les enjeux sont passionnants, non ? Je crois sincèrement en une troisième voie joyeuse, communicative, prospective d'harmonisation entre les hommes et les femmes. A l'image des vieux couples qui ont connu des ruptures, des conflits et qui trouvent une nouvelle harmonie, une sorte de "yes, we can !", je suis certaine que les nouvelles générations dessineront un couple homme-femme plus harmonieux et plus beau. Un monde caractérisé par ce que j'appelle "la mobilité des identités" où "la démocratie de l'intime" devient possible.
