Des rafales de fraîcheur, des uppercuts de notes boisées... Voilà à quoi on nous a habitués. Des standards masculins bien établis, gonflés de virilité et habiles à viser le pré carré des lavandes, des fougères aromatiques et des colognes hespéridées. Dès lors, pour nous étonner, la marge de manoeuvre est réduite. Et même si on nous répète assez que la contrainte exacerbe la créativité, sortir du rang paraît mission impossible. Pourtant, en se risquant à exprimer une seule note hors normes, les parfumeurs relèvent le défi. Et l'effet de surprise est au rendez-vous. Insolite, celle-ci évoque aussi bien un fruit qu'un rouge à lèvres, une liqueur qu'une couleur. Sous cette impulsion imprévisible, sept parfums masculins prennent la tangente. Et nous embarquent en terre inconnue. Enfin!

L'amande amère dans l'Homme idéal, de Guerlain

On l'imagine légère, croquante, savoureuse. Elle est amère, puissante, déstabilisante. L'amande est une révélation pour Thierry Wasser, parfumeur de la maison Guerlain. Déjà, dans la Petite Robe noire, il l'introduit au coeur de son accord amaretto. Dans l'Homme idéal, il tourne le dos à sa facette douce pour la récrire autrement. Car, cette fois, Thierry Wasser recherche le défaut de sa qualité: son franc-parler. "Elle est pénible à vivre, car elle a besoin d'être calmée par la fleur d'oranger. Mais je n'ai rien inventé, j'ai piqué l'amande qui se trouve dans Jicky, créé en 1889. Elle m'a sauté au nez un mercredi où j'assistais à sa distillation. Pourquoi ai-je eu ce jour-là un tel choc olfactif, alors que je la sens par centaines de kilos chaque semaine? Je ne le sais pas moi-même!" A nous le plaisir de la découvrir en surdose inégalée. Associée à la suave tonka, elle casse le mythe de l'homme fort et sans faille.

L'odeur de rouge à lèvres dans Cuir Cannage, de Dior

Recomposer l'accessoire make-up le plus féminin dans un parfum pour homme dominé par le cuir Il fallait oser. François Demachy, parfumeur créateur de Dior, s'offre un trip olfactif encore jamais vu au rayon garçon: "C'est l'histoire d'un monde inaccessible pour un homme, l'idée fantasmée d'un sac de fille, donc du rouge à lèvres qui se trouve dedans. En tant qu'objet de séduction, le symbole visuel est fort. Quant à son goût de rose et de violette, je voulais qu'il rappelle celui qui reste sur les lèvres après qu'on a embrassé celles d'une femme." Romantique? Oui, mais réaliste. La difficulté a été d'équilibrer son intensité pour que cet accord rose-violette soit capable de contrer le cuir brut, à la personnalité fière et singulière. Grâce à l'orange, le cuir gagne en modernité. Il en sort patiné, domestiqué. En un mot: sublimé.

La feuille de Davana dans l'Homme Parfum Intense, d'Yves-Saint-Laurent

Cette plante aromatique indienne sent le pruneau et l'alcool fort. De quoi sortir le classicisme olfactif de son excès de sobriété. Sa présence puissante, transgressive, saute au nez. Comme à l'ouverture des portes d'un meuble des années 1930 dans lequel sont rangées des liqueurs alcoolisées. "J'ai imaginé des alcools ambrés dans des carafes ciselées de cristal. Or, en distillant les sommités fleuries de la feuille de davana, on obtient une signature proche du cognac qui veloute la feuille de violette et lui ajoute du mystère. Le choix est marginal et ambigu, car il apporte une note douce et corsée à la fois, à l'image de ce genre de liqueur chic, appréciée des dandys", décrypte Anne Flipo, parfumeuse. Cette touche d'alcool liquoreux empêche donc la composition de filer droit. Et c'est ce charme déjanté qui nous plaît.

La mangue dans Kenzo Homme Night

Elle fait ici sa première apparition remarquée du côté des jus musclés. Et signe un exotisme racé sans les poncifs olfactifs qui vont avec. Dominique Ropion, parfumeur créateur, a succombé à son "odeur salivante", mais aussi à sa couleur, jaune fluo: "Je voulais donner l'illusion optique et olfactive d'un flash dans la nuit. Pas encore galvaudée en parfumerie, la mangue provoque ici un changement de registre percutant tout en restant connectée à une odeur familière. Sa consonance asiatique combinée à sa pulpe vive a fait tilt avec l'univers bigarré et dynamique de la mode Kenzo. En dédramatisant l'accord aromatique, elle fait preuve d'humour, ce qui va bien à la griffe aussi." On l'admire également pour sa capacité de déranger le vestiaire olfactif tradi, bâti autour du géranium et du vétiver, pour finir par assurer sur la peau un tombé parfait, moins guindé.

L'oxyde de rose dans Terre d'Hermès Eau Très Fraîche

Pour Hermès, son parfumeur maison, Jean-Claude Ellena, a fait de la terre un succès olfactif planétaire. Livrer la sensation d'une source jaillissante est son nouveau pari. L'alchimie entre la terre et la source est née de son imaginaire. "Pour moi, le froid va de pair avec une sensation métallique. Alors, pour réinterpréter la terre comme une banquise ancrée dans le sol, j'ai pensé à l'oxyde de rose. Traditionnellement, il s'utilise pour aiguiser de son accent pointu la rondeur de la rose. J'ai volontairement dépassé cette écriture au premier degré en délaissant sa facette rose, et je me suis engouffré dans sa brèche aldéhydée, qui sent le métal et le glacé." Une transposition maîtrisée qui permet aussi à l'amertume de la bigarade de déployer son ardeur vive et contagieuse et de contraster de façon cinglante avec la chaleur des bois élégants.

Le pamplemousse blanc dans Emblem, de Montblanc

Le pamplemousse est aux hommes ce que l'orange est aux femmes: un concentré vitaminé de fraîcheur. Sonia Constant, parfumeuse créatrice, était bien décidée à en jouer pour piéger leur attention et faire vibrer une autre de leurs cordes sensibles: l'énergie. "L'essence naturelle de pamplemousse rose est sucrée et volatile. Or mon objectif était d'aller plus loin. J'ai donc trusté une reconstitution de synthèse de pamplemousse blanc pour accentuer son potentiel d'amertume de manière que celle-ci traverse la composition et réponde aux épices en tête et au vétiver dans le fond." Ce trait d'union fouette les sens comme un café noir torréfié sans sucre fait la transition entre le sommeil et le réveil. Envelopper le reste de la composition de la douceur tactile des bois et de l'ambroxan peut bien être classique, l'amertume de l'agrume fait mouche.

La pomme dans Lagerfeld pour homme

Ce n'est pas la plus originale des notes, mais elle symbolise à elle seule la subversion la plus originelle. La pomme croquante est dans la lignée de cette quête borderline. "Je pense que, depuis Adam, la pomme parle aux hommes. Je l'ai voulue incisive, acidulée, graphique, comme une granny-smith", pointe Jean-Christophe Hérault, parfumeur. Inspiré par le style "vertical" et contrasté du couturier Karl Lagerfeld, par "son allure longiligne, son costume tiré à quatre épingles et ses mitaines", le parfumeur s'empare du "fusant" de la pomme pour exprimer une facette montante qui tranche avec la diffusion large, "assise" des notes ambrées. Ce jeu d'opposition influent chahute les feuilles de violette et injecte la juste dose d'insolence pour renverser les codes et brouiller les pistes jusqu'à atteindre ce je-ne-sais-quoi qui fait l'allure.