C'est beau un stade de rugby avec des supporters aux couleurs de leur équipe. Le public français ferait bien de s'inspirer de ses homologues anglais et sud-africain. Vendredi soir, le stade de France était complètement bicolore, avec une très large majorité de blanc, et il était assez impressionnant de voir une enceinte annexée de la sorte. On se croyait à Twickenham, avec autant de bière, de chant, de ferveur (il fallait entendre l'ovation lors de l'annonce de la composition anglaise), mais aussi de respect. Le décor était planté pour ce match tant attendu, et les trente joueurs sur le pré nous ont offert un spectacle haletant.

Mike Catt avait donc finalement pris place à l'ouverture, pour décharger un peu le pauvre Andy Farrell, déjà prié de buter mais aussi de convaincre enfin à XV. On attendait un gros défi physique, une guerre de tranchée dans le premier quart d'heure, mais les Sud-Africains avaient visiblement décidé de jouer, en s'appuyant sur le génial François Steyn. On se doutait bien que les Anglais, champions du monde en titre, allaient vendre chèrement leur peau. Ils n'ont pourtant tenu que six minutes. Le temps que les Boks, qui jouaient déjà dans leur camp depuis trop longtemps, trouvent la faille sur une action d'école petit côté : Pietersen servait Du Preez, qui a bien cru aller à Dam tout seul avant d'offrir un caviar à Ruan Smith pour le premier essai, devant une défense anglaise déjà complètement dépassée.

Fourie oublie Pietersen

Le XV de la Rose, à la peine, paraissait fébrile au c oeur du terrain (l'association hybride Catt-Farrell n'y était pas pour rien), et multipliait en plus les fautes. Montgomery portait ainsi le score à 10-0 sur une pénalité, ce qui eu le don de réveiller les hommes de Martin Corry. Ils ont alors retrouvé leur agressivité et leur sens du combat, qui leur a permis de mettre la main sur le ballon. Mais les mauvais choix (comme ce coup de pied directement en touche de Perry, ou celui de Farrell, mangeant un deux contre un) les empêchaient de se montrer dangereux. Les Sud-Africains, au contraire, ont failli marquer un deuxième essai sur une pénalité rapidement jouée au pied par Du Preez, mais Fourie oubliait Pietersen.

Sans être brillants, ils tenaient leurs adversaires dans leur main et contrôlaient la rencontre sans trop de problème. Seuls les changements d'appuis et les relances tonitruantes de Jason Robinson semblaient en mesure de venir perturber leur implacable sérénité. Pour le reste, même bougés en mêlée, avec une domination outrageuse en touche, ils avaient les munitions pour imposer leur jeu. Logiquement, Pietersen inscrivait le deuxième essai juste avant le repos sur une contre-attaque fulgurante, après une nouvelle cagade de Farrell, une passe flinguée récupérée par Du Preez. 20-0 à la pause, et encore, sans une faillite au drop (trois échecs), le score aurait été nettement plus lourd.

L'Angleterre sans solution

Au retour des vestiaires, Brian Ashton avait changé son demi de mêlée, préférant l'expérience d'Andy Gomarsall au pauvre Shaun Perry, inexistant jusque-là. Ce qui ne changea pas grand chose : les Springboks confirmaient d'entrée leur froid réalisme en marquant trois points de plus par l'inévitable Montgomery (cent pour cent dans ses tirs au but). Les maladresses et les mauvaises décisions polluant toujours le jeu anglais, les Verts n'avaient finalement qu'à attendre pour enfoncer le clou définitivement. Bien en place, alternant parfaitement le jeu, ils ont véritablement récité leur rugby. Et ils se sont bien amusés, à en juger par les visages souriants lors d'une seconde période à sens unique.

Et comme si les Anglais n'avaient pas assez de soucis, ils ont perdu Jason Robinson, leur meilleur joueur, le seul qui faisait une différence, terrassé par un claquage sur une énième relance. Sans pitié, les Sud-Africains ont poursuivi leur lente mise à mort. Pietersen y est allé de son doublé après une nouvelle inspiration géniale de l'épatant Du Preez, et Montgomery enquillait les points dès qu'il le pouvait. Les Anglais ont bien tenté une réaction d'orgueil dans les dix dernières minutes, sans génie, sans succès. Ils terminent la rencontre fanny, et l'humiliation doit être terrible pour les tenants du titre. Ils ne sont tout simplement plus au niveau. Les Boks, eux, peuvent croire en leur étoile. Ils se sont permis un tour d'honneur bien mérité, et n'ont sans doute pas fini de séduire.