Quitte ou double. Voilà en substance à quoi ressemble le Mondial 2007 pour l'équipe d'Irlande. Les hommes en vert n'ont probablement jamais eu une équipe aussi forte, et il serait temps que cette génération bénie remporte enfin un fait de gloire. Poussés par tout un pays, les hommes d'Eddie O'Sullivan semblent prêts à relever le défi. Ils seront encore guidés par un trio d'exception, «le gang des O'» capable de changer le cours d'une rencontre, envié par toutes les équipes du monde. Il y a d'abord Brian O'Driscoll, le capitaine, considéré parfois comme le meilleur joueur du monde, ce qui est au moins le cas à son poste. Le centre du Leinster possède toute la palette du joueur moderne : il peut aussi bien perforer une défense dans l'axe que la contourner en faisant jouer sa vitesse et ses appuis. C'est aussi un remarquable défenseur, et surtout un leader charismatique, l'âme de cette équipe. La scandaleuse agression dont il a été victime à Bayonne en août le privera du premier match contre la Namibie. Il sera sans doute encore plus motivé pour mener ses hommes le plus loin possible.
A l'ouverture, Ronan O'Gara est un métronome, le guide du jeu irlandais depuis de longues saisons, doublé d'un réalisateur exceptionnel. Avec 760 points inscrits avant le mondial en 73 sélections, il est déjà le meilleur marqueur de l'histoire du rugby irlandais. Devant, l'Irlande peut compter sur Paul O'Connell, le deuxième-ligne le plus complet du monde, et probablement l'un des plus beaux athlètes de la Coupe du monde. Ces trois hommes sont d'indéniables locomotives. Il y a bien sûr beaucoup d'autres talents. Gordon D'Arcy est ainsi le parfait complément d'O'Driscoll au centre, et les ailiers déménageurs Shane Horgan et Denis Hickie (98 kilos de moyenne) ont de quoi faire trembler quelques défenses. A la mêlée, le filou Peter Stringer fait souvent des ravages, derrière une troisième ligne puissante et complémentaire. Tous ces hommes jouent ensemble depuis des années, et sentent que le moment est venu, comme le résume O'Gara : «Nous avons plein d'expérience et quelques grands joueurs. Maintenant, c'est l'heure.»
Une équipe en fin de cycle
Armés pour battre n'importe quelle équipe, les Irlandais doivent maintenant vaincre le signe indien qui les empêche à chaque fois de remporter des titres. Toujours placés, jamais gagnants, ils collectionnent les désillusions depuis plusieurs saisons. Dans le Tournoi des VI Nations, ils restent ainsi sur cinq deuxièmes places en sept ans, dont la plus cruelle cette année après la victoire finale de la France à la différence de points. En Coupe du monde, ils n'ont jamais fait mieux que les quarts de finale. Pire, ils ont été sortis lors des trois dernières éditions par leurs adversaires de la poule D, la France, par deux fois, et surtout l'Argentine, qui les avait privés de quart de finale en 1999 à l'issue d'un barrage mémorable. Au rayon des mauvais signes, l'Irlande peut aussi se rappeler qu'elle ne gagne quasiment jamais en France contre les Bleus (un seul succès en 35 ans, en 2000). La question est donc de savoir si elle peut enfin confirmer son potentiel, sous peine de rester dans les annales une bonne équipe, pas une grande équipe.
De plus, si les quinze titulaires irlandais font peur, le reste de l'équipe semble nettement moins performant, et la relative faiblesse du banc pourrait être un obstacle sérieux pour la compétition. La tournée en Argentine au mois de juin, disputée avec les réservistes, n'a pas franchement rassuré O'Sullivan, avec deux défaites inquiétantes (22-20, 16-0). Ronan O'Gara, l'ouvreur titulaire, résume bien la pensée générale : «Avec deux ou trois joueurs en moins, nous ne sommes plus la même équipe.» Or, une Coupe du monde dans le rugby moderne ne se gagne évidemment pas à quinze, mais à vingt-deux, voire à trente comme le serine le groupe France. Et puis l'épine dorsale de l'équipe type est vieillissante : O'Gara, Hickie, Dempsey, Hayes, O'Connell, O'Kelly, Easterby et Leamy ont tous plus de 30 ans, Stringer, Horgan, Horan ont 29 ans, O'Driscoll, 28 ans. Physiquement, la répétition des matches pourrait donc être difficile, surtout si la relève n'est pas au niveau. La priorité des Irlandais est déjà de passer le premier tour, avec les deux chocs contre la France le 21 septembre, et surtout le 30 contre l'Argentine pour ce qui ressemble déjà à un huitième de finale. Pour éviter que l'histoire se répète.