Jamais, en si peu de temps, un joueur de rugby français n'avait connu une telle médiatisation, dans l'Hexagone et dans le reste du monde. Même Michalak, en 2003, lors de la Coupe du Monde en Australie, n'avait pas bénéficié d'une si forte exposition dans la presse et à la télévision. Supporters coiffés de fausses barbes, rugissements de la foule, marionnette aux guignols de Canal+, minauderies de ministres, surnoms effrayants ou exotiques... les exemples de la "chabalmania" sont multiples. Jonah Lomu - la première star du rugby mondial - ne déclarait-il pas juste avant l'ouverture de la Coupe du Monde, dans Rugby Hebdo, se réjouir à l'avance de le voir jouer avec l'équipe de France?

Les téléspectateurs le plébiscitent, mais le "petit monde du rugby" français est mal à l'aise. Pour beaucoup, Chabal est loin d'avoir le talent ou le charisme d'un Jean Prat, d'un Jean Pierre Rives ou d'un Serge Blanco. Les puristes rappellent que, rarement titulaire, il est souvent décevant lors des matchs internationaux importants, qu'il a dû s'exiler en Angleterre pour trouver un nouveau souffle. On moque sa technique parfois approximative. Comme Benazzi en son temps, il est fustigé pour ses en-avants ou ses oublis de passe. On observe que, plaqué très tôt aux jambes, il voit son impact physique réduit à néant et que, ayant tendance à s'isoler dans ses pénétrations, il est souvent pénalisé pour des fautes au sol. Enfin, chacun s'accorde à dire qu'il a du mal à tenir le rythme élevé d'un match international pendant 80 minutes. Bref, on ne le voit pas titulaire et surtout pas emblématique du XV tricolore et de son rugby "champagne".

Pourquoi donc, dès lors, est-il devenu indispensable à l'équipe de France? Pourquoi serait-il obscène et inimaginable de ne pas le retenir dans la liste des 22 qui vont affronter l'Irlande?

Le personnage Chabal est d'abord né médiatiquement dans le monde anglo-saxon, qui donne le ton du rugby mondial. Plus qu'en France, on y apprécie les tough guys, ces joueurs aux physiques hors normes, aux énormes biceps et à la tête sauvage. Désormais, les Shalk Burger, Jerry Collins, So'oialo sont des vedettes dans l'hémisphère Sud. En Grande Bretagne, on pourrait citer dans ce registre les frères Tuigali ou se remémorer les performances de l'énorme Scott Quinell, l'ancien troisième ligne centre du Pays de Galles, ou du Dallaglio de la belle époque (pas son fantôme actuel). Souvent positionnés en 3e ligne, ils pénètrent en percussion, mobilisant deux ou trois défenseurs. Leurs placages sont désintégrants. Ils doivent faire peur aux défenses adverses.

Sur ces critères, Chabal n'a pas déçu. Et le public français de la Coupe du Monde, à l'évidence pas uniquement composé du noyau dur des fans du Top 14 ou du tournoi des VI nations, en redemande aussi. On se repasse en boucle sur internet ses chevauchées fantastiques et ses "tampons" ravageurs (la mâchoire cassée d'Ali Williams et le KO de Masoe sont devenus des hits mondiaux). Chabal est hirsute, néanderthalien, les foules frémissent. C'est Raspoutine, l'homme à abattre, ou Obélix, le sauveur. Comme on voudra.

Et puis Chabal marque des essais, souvent spectaculaires. En club avec Sale mais aussi en équipe de France. Il a une étonnante capacité d'accélération pour sa corpulence - son essai de 50 mètres contre la Namibie en est l'exemple type. Il monopolise des défenseurs adverses créant des possibilités d'attaque pour ses coéquipiers, par sa seule présence. Alors pourquoi se priver de ses capacités? C'est qu'on n'est pas riche, en France, de tels gabarits!

A part le bouillant Szarzewski, qui peut prétendre franchir en puissance les rideaux adverses ? Vermeulen ? Il est out. Dusautoir? A confirmer. Ibanez? Est-il en forme? Oui mais voilà, Laporte n'avait pas vraiment intégré Chabal dans ses plans de jeu. Il y est venu petit à petit, contraint et forcé par sa popularité et ses exploits individuels. En bricolant sa liste des 30, l'amateur du jambon Madrange a inventé le concept de Chabal en 2e ligne. C'est une erreur. "Caveman" n'y est pas à sa place. C'est un troisième ligne centre. Le jeu de l'équipe de France n'utilise pas son potentiel au mieux comme à Sale.

Et c'est ainsi que Chabal sera préféré à Nallet et que Bonnaire jouera 3e ligne centre alors que c'est un troisième ligne aile... Le cas Chabal, une pierre de plus dans le jardin de "Bernie le dingue".