La coupe du monde peut-elle se terminer en eau de boudin? Dimanche, les français peuvent ils boire le calice jusqu'à la lie et regarder leurs vieux ennemis anglais, eux même tout ébaudis par tant de réussite, vaincre les Boks en finale et brandir le trophée suprême au Stade de France? Au point où nous en sommes, me direz-vous, une humiliation de plus ou de moins...
A ce stade de la compétition, les Sud-africains sont pourtant favoris. Les trois dernières confrontations entre les deux équipes ont vu les sujets de sa majesté se faire administrer de vraies roustes. En juin 2007, une équipe anglaise de bric et de broc, menée par Wilkinson, est allée se faire proprement déculotter en Afrique du Sud - deux tests matchs, 113 points encaissés, 32 marqués et une pluie d'essais dans la besace. Certes, les tournées dans l'hémisphère sud ne veulent plus rien dire. Des joueurs clefs sont absents, la saison des clubs européens se termine, les organismes sont fatigués, il n'y a pas d'enjeu. Mais la confrontation des deux pays en match de poule en septembre a donné lieu à une autre branlée: 36 points pour les Boks et une roue de bicyclette pour la fine équipe de Brian Ahston.
Il est vrai que l'Afrique du Sud possède des joueurs de talent, soutenus par de glorieux vétérans tirés de leur retraite internationale. Victor Matfield - tête de pirate et envergure d'albatros - plane sur la touche et confisque des ballons décisifs. Bakkies Botha - plus de deux mètres, coupe en brosse façon légionnaire et regard mauvais - impose son physique de géant dans les mauls et autour des ruks. L'énorme Os Du Randt - le "papi bok" - a repris du service pour étayer avec ses 125 kilos la première ligne. Juan Smith - le discret Monsieur Propre de la troisième ligne - développe un volume de jeu impressionnant. Il y a aussi la star, le "Hulk" blond, Schalk Burger, avec ses placages dévastateurs et ses chevauchées rageuses. Son engagement total fait frémir les foules.
Mais les bonnes nouvelles viennent aussi des lignes arrières. Fourie Du Preez est peut être le successeur tant attendu du grand demi-de-mêlée Joost Van der Vesthuisen. La petite merveille François Steyn - 21 ans, une moue boudeuse et un culot monstre - est en train d'éclore. A l'aile, c'est un vrai bonheur. Bryan Habana est une fusée. Son instinct et son sens de l'interception le placent dans tous les bons coups. Balle en main, après avoir franchi le premier rideau, il est irrattrapable (30 essais en 34 matches internationaux ). Pietersen, l'autre ailier métis, promet aussi beaucoup. Que dire enfin du distingué Percy Montgomery? Considéré pendant longtemps comme un tocard par la presse sud-africaine, il a effectué un come-back brillant et sa botte si fiable est devenue un atout décisif.
Et puis cette équipe s'est humanisée. A son fond de jeu traditionnel - un rugby rude, fait d'affrontements où les gros gabarits afrikaners tentent d'imposer leur force - l'équipe springboks, entraînée par l'habile Jake White, a su ajouter de la vitesse en contre-attaque et de l'intelligence tactique. Le staff, soudé par les multiples polémiques locales relatives à la place des noirs dans l'élite - querelles qui minent le rugby sud-africain - a été renforcé par l'arrivée d'Eddie Jones, ancien entraîneur de l'équipe australienne. Certes, la virile devise afrikaner, "Braii (barbecue), Beer, Rugby", imprègne encore profondément les esprits mais les engagements d'intégration dans la nouvelle société sud-africaine sont réels. John Smit est un capitaine consensuel. Et si Matfield annonce ses combinaisons en touche en Afrikaans - pour mieux tromper l'adversaire? - tout le monde chante avec conviction l'hymne national, le Nkosi sikelel'iAfrika, en quatre langues, Xhosa/zulu, Sesotho, Afrikaans et Anglais.
Si seulement ce fragile équilibre pouvait durer...