C'est l'édition qui a laissé le plus de traces émotionnelles. Cette troisième Coupe du monde se déroule en Afrique du Sud, du 25 mai au 24 juin 1995. Dans un pays qui était, seulement cinq ans plus tôt, au ban des nations parce que l'un des plus décriés sur le plan des droits de l'homme avec son ignoble, et pourtant officielle, politique de l'apartheid, réduisant les Noirs au rang d'humains de catégorie inférieure. C'est pourtant l'un d'entre eux, Nelson Mandela, emprisonné 27 ans durant, et devenu président d'une nouvelle république réconciliée, qui va porter dès le match d'ouverture au Cap, sur la pelouse du stade Newlands entre Springbocks et Wallabies, le message de paix dans le monde le plus fort et le plus symbolique de cette fin de vingtième siècle : « L'Afrique du Sud vous ouvre ses bras et son coeur et vous donne l'accolade... ».

Ce Mondial va aussi révolutionner les structures du rugby. Amateur et désargenté lors de sa première édition en 1987, ce sport, né un siècle et demi auparavant d'un geste improbable de l'étudiant anglais William Webb Ellis, entre de plain-pied dans les hautes sphères économico-financières. Deux jours avant la finale, le richissime magnat de la presse australienne, Rupert Murdoch, se paie l'exclusivité télévisuelle du rugby dans l'hémisphère Sud (Tri-Series et Super 12) pour dix ans et 2,75 milliards de francs. Le plus gros contrat de toute l'histoire du sport. Le «Board», qui régit le jeu dans la naphtaline depuis des générations, voit ses bandelettes se désintégrer. Le 26 août à Paris, le président de l'IRB (International Rugby Board), Bernard Lapasset, décrète la fin de l'amateurisme et proclame les débuts de l'ère «Open».

Si le bras d'Abdel avait été plus long...

Avant l'épreuve, on parle beaucoup des Bleus entraînés par Pierre Berbizier après leur historique succès de tests (22-8 et 23-20) chez les Blacks l'été précédent. Même s'ils n'ont pas gagné le Tournoi des Cinq Nations, Ils sont presque favoris d'une épreuve très ouverte. Leurs deux premiers matches de poule face aux Tonga (38-10, avec le 1000e essai de l'histoire des Bleus, signé Thierry Lacroix) et à la Côte-d'Ivoire (54-18) laissent pourtant planer le doute quant au potentiel et au degré de jeu collectif d'une équipe qui s'est pourtant préparée avec un esprit commando dans les Pyrénées.

Le troisième match, évidemment le plus attendu, contre l'Ecosse, est, comme en 1987, le théâtre d'une folle dramaturgie. Le XV du Chardon mène constamment, 13 à 3 à la pause puis toujours 19 à 15 alors que quatre minutes au-delà du temps réglementaire sont écoulées. La France, dont le paquet d'avants ne laisse pas d'inquiéter, est alors mathématiquement deuxième de son groupe et voit se profiler la Nouvelle-Zélande en quarts. Mais Emile N'Tamack, l'ailier toulousain, surgit comme un diable de sa boîte et crucifie, comme l'avait fait Gavin Hastings en sens inverse (21-23) au Parc le 18 février précédent, le quinze du Chardon (22-19).

Ce finish a le don de réveiller l'équipe de France qui en quarts s'impose avec un peu plus de manière, face à l'Irlande (30-12). Il a quand même fallu huit coups de pied de Christophe Lamaison pour user les Verts qui ne cèdent définitivement que sous deux essais des flèches Philippe Saint-André et Emile N'Tamack. La demi-finale entre les Boks et les Coqs va entrer dans la grande et truculente histoire des matches perdus d'un détail par des équipes françaises, un poteau, un cheveu ou une main. Sous un déluge continuel et sur un terrain du King's Park de Durban à l'extrême limite du praticable, la France compte un retard de quatre points (15-19) au moment du dernier tour de chronomètre. Un essai et la France peut décrocher une deuxième finale en huit ans. Le ballon atterrit dans les bras d'Abdelatif Benazzi. Le troisième-ligne d'Agen fonce droit devant lui, se courbe en bélier, dégomme tout ce qu'il peut sur son passage, trébuche mais poursuit dans la boue sa progression en glissade, bras droit tendu au bout duquel sa grande main tente désespérément d'aller accrocher la ligne blanche. Le temps et l'action s'arrêtent à quinze centimètres de la terre promise. La main d'Abdel était trop courte, se lamenteront longtemps les supporters bleus.

L'Afrique du Sud retrouve son rang

En cadeau de retour dans le concert des nations, on a levé le boycott qui frappait l'Afrique du Sud, et on lui a permis non seulement de participer à sa première Coupe du Monde mais aussi de l'organiser. Longtemps considérée comme l'égal des All Blacks au sommet de la hiérarchie ovale, l'équipe au maillot vert et or n'a pas pu s'étalonner depuis de longues années. Les Springboks vont pourtant remporter le titre. Grâce à une féroce préparation physique, un esprit positif de revanche après l'exil, une mixité raciale enfin assumée, un collectif sans faille et quelques talents individuels exceptionnels comme celui de Joost Van der Westhuizen, leur demi de mêlée.

La Nouvelle-Zélande échoue à nouveau au port, battue d'un souffle en finale par les Boks. Les Kiwis, qui restent les plus forts quand leur jeu tourne à plein régime, ont coincé dans la dernière ligne droite. La mauvaise surprise chez les nations du Sud vient de l'Australie, à l'étoile palissante due au vieillissement de ses cadres (Campese, Lynagh) et qui perd sa couronne en quarts de finale face à l'Angleterre sur un drop assassin de Rob Andrew offrant une belle revanche aux siens de la finale 1991. La France est finalement avec sa troisième place (victoire en petite finale sur l'Angleterre 19 à 9) la meilleure équipe européenne du tournoi. Les Bleus sont lentement montés en puissance et ont fini par trouver un relatif équilibre entre leurs lignes. L'ouvreur Thierry Lacroix finit meilleur réalisateur (112 points sur les 184 de son équipe), devant de redoutables clients comme Andrew Mehrtens ou Rob Andrew.

La bombe Jonah Lomu

Jamais un joueur n'avait autant marqué les esprits. Jonah Lomu donne à son équipe de Nouvelle-Zélande une dimension surnaturelle jusqu'à la finale où ses charges buteront sur le mur adverse. Bâti dans le roc, rapide comme l'éclair, cet ailier de 19 ans originaire des Tonga se révèle au monde lors du quart de finale face à l'Irlande puis éclate littéralement en demies. Contre l'Angleterre, il inscrit quatre essais phénoménaux en atomisant tout ce qui se dresse sur sa route, ses adversaires rebondissant sur lui comme des quilles. L'exploit de franchir quatre fois la ligne est égalé par un autre ailier, celui des Boks, Chester Williams, lors d'Afrique du Sud-Samoa (42-12). Seul Noir sélectionné, il a déclaré forfait juste avant la compétition et a été très «opportunément» rappelé pour ce quart de finale. Il est acclamé comme jamais pendant d'interminables minutes.

Une victoire, mais beaucoup plus encore

Tout un peuple attend la consécration de son quinze en ce dimanche 25 juin à l'Ellis Park de Johannesburg. Noirs déshérités des townships et Blancs Afrikaners se mêlent dans une stupéfiante mais authentique fête bigarrée, qui doit prouver aux yeux du monde que l'Afrique du Sud est désormais un pays comme les autres. L'événement que constitue cette unité presque miraculeusement retrouvée prime sur un match que les Sud-Africains veulent de toutes leurs forces évidemment gagner. La tension est si grande, du côté vert et or comme de celui des Néo-Zélandais, qui désirent aussi et comme toujours, si ardemment la victoire et peut-être trop cette fois-ci, que le match se crispe d'emblée. Lomu lui-même ne fait pas la différence. Ses charges sont impressionnantes mais se désagrègent peu à peu devant le courage de Boks défendant avec une énergie magnifique. Seuls les buteurs trouvent la force de conclure quelques mouvements. Et encore, le jeune Andrew Mehrtens loupe quatre tentatives de drop, dont la dernière de la gagne, la plus facile peut-être, à deux minutes du terme du temps réglementaire (9-9 : deux pénalités et un drop de Joël Stransky contre deux pénalités et un drop de Mehrtens). La prolongation ne libère pas les énergies. La Nouvelle-Zélande reprend un petit avantage d'un but (12-9) mais vite annulé (12-12) par Stransky. Celui-ci, d'un drop d'orfèvre (15-12), délivre la foule, et son peuple, que son capitaine, François Pienaar, remerciera d'une vibrante formule après avoir reçu le trophée des mains de Nelson Mandela, vêtu du maillot national : «Nous n'étions pas quinze, nous étions quarante-quatre millions.»