Le fourgon s'enfonce toutes sirènes hurlantes dans le Mirail, quartier redouté du sud de Toulouse (Haute-Garonne). Les six pompiers lorgnent ces tours blanchâtres avec défiance. "Dès qu'on met un pneu ici, on sait qu'on n'est plus maîtres de notre destin", lâche Mathieu, chef de groupe. Ce soir de mai, l'escouade de la caserne Jacques Vion intervient sur ce qui ne devait être qu'un banal feu de poubelles. Mais tout juste s'arrêtent-ils devant le vide-ordures qu'une bande d'adolescents surgit de sa planque, pavés en main. Pluie de pierres. "On se fait caillasser !" crie le chauffeur en écrasant la pédale d'accélérateur. Des creux se forment sur la carrosserie. Les estomacs se nouent. Des policiers, arrivés en catastrophe, bombardent le secteur de grenades lacrymogènes. "Repliez-vous, on n'a plus de cartouches !" hurle l'officier. Et les deux véhicules sérigraphiés de repartir aussi vite qu'ils sont venus. Mathieu soupire : "Voilà qui annonce la couleur pour la nuit..."

Bastion pour 138 pompiers professionnels, la caserne Jacques Vion est abonnée à ces coups de chaud. Ils effectuent jusqu'à 80 % de leurs interventions en zone urbaine sensible (ZUS). En l'occurrence, la Reynerie, Bagatelle et le Mirail, trois cités où le taux chômage culmine à 40 %, royaumes des dealers, et foyers de soulèvements spectaculaires ces dernières années. "Au Mirail, on flippe. C'est une souricière. Ça me fait plus peur que Créteil ou Fontenay-sous-Bois", avoue Mathieu, carrure de maître nageur et dix ans d'expérience dans ces banlieues houleuses du Val-de-Marne. Sous les néons blafards du parking de la caserne, il débriefe ses troupes. "On était attendus, on s'est fait défoncer. La question, c'est : 'Est-ce que c'était un coup d'épée dans l'eau ou est-ce qu'il y en aura d'autres ?'" Vers 21 heures, toute la ville bascule en "vigilance orange", dernier niveau avant l'émeute. Aucune intervention ne se fera sans la police. Pour les 30 pompiers de garde, la nuit sera interminable.

Guet-apens, personnes psychotiques

Traquenards à Miramas (Bouches-du-Rhône) et à Goussainville (Val-d'Oise) début mai, à Auxerre (Yonne) le 1er janvier : alors que sept syndicats (représentant 85% de la profession) ont déposé un préavis de grève du 26 juin au 31 août, les coups de force contre les pompiers semblent se multiplier sans explication. Tout particulièrement dans la Ville rose.

Mi-mai, l'équipage de Frédéric est sollicité pour un ascenseur en panne à la Reynerie. Fausse alerte, vrai guêpier : ils essuient des tirs de projectiles depuis les coursives. "Ils avaient coupé toute l'alimentation électrique, comme ça, on ne les voyait pas", rembobine l'adjudant-chef. Une autre intervention, le 10 mai, a failli virer au drame. D'abord, le véhicule PS - pour "premiers secours" - est la cible de cocktails Molotov. Puis, dans les cendres de la poubelle qu'ils étaient venus éteindre, ils retrouvent une bouteille de gaz, miraculeusement intacte. Si elle avait explosé, l'effet de blast aurait pu être fatal.

Caserne de pompiers Jacques  Vion, Toulouse
Intervention dans une cité pour un feu intentionel, caillassage et intervention de la police

© Christian Bellavia / Divergence

A Toulouse, les pompiers subissent un caillassage lors d'une intervention dans un quartier.

© / christian BELLAVIA / Divergence pour L'Express

Soirs de matchs, réveillons, ramadan... Dans ces moments, les guets-apens sont "devenus malheureusement courants", témoigne Frédéric, qui encaissait des jets de pierre dès 2004, mais pour qui cette dérive est "plus vicieuse, plus fréquente qu'avant". "Dans les années 1980, ils nous insultaient de loin. Maintenant, en deux minutes, c'est Beyrouth", ironise Denis, la soixantaine, doyen de la caserne.

Ce sentiment d'une escalade de la violence est-il corroboré par les statistiques ? Le dernier rapport de l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) recense 2 813 agressions de sapeurs-pompiers à l'échelle nationale en 2017. Il n'en dénombrait que 899 en 2008. Les chiffres ont triplé. Et ça continue : en 2017, il y a eu 415 agressions en Gironde (+ 19 % en un an), 52 dans les Bouches-du-Rhône (+ 68 %). Ces pourcentages brûlants révèlent avant tout les progrès d'une nouvelle politique des services départementaux d'incendie et de secours (SDIS): désormais, les pompiers sont incités à déposer plainte systématiquement en cas d'agression, même mineure.

"On a toujours une hache à la main"

Mais encore faut-il s'entendre sur ce que l'on comprend de ces violences. "On peut isoler trois grandes familles, indique Jérôme François, secrétaire national du syndicat Unsa-SDIS. Il y a ceux qui nous agressent parce qu'ils ont une pathologie mentale, ceux qui, alcoolisés, n'acceptent pas la prise en charge, et les auteurs de guets-apens." "Certaines difficultés sont inhérentes au métier, poursuit Romain Pudal, chercheur au CNRS et ancien pompier volontaire. Prendre un coup de tête de la part d'une victime alcoolisée ou d'une personne psychotique, c'est être agressé, mais cela fait partie des risques."

En tout cas, pour Cyril Grandpré, président du Syndicat autonome des pompiers du Bas-Rhin, "il y a une vraie hausse des violences urbaines contre les services de secours : insultes, crachats, tirs de mortier, de boules de pétanque, coups de barre de fer, jardinières ou matériel électroménager jetés des étages"...

Ces professionnels craignent les guets-apens et les éruptions de violence comme jadis les mineurs les coups de grisou. Chacun sait que ce métier s'exerce sur la crête de la vie, mais "recevoir des cocktails Molotov, ce n'est pas dans notre ADN", déplore le lieutenant-colonel Christophe Ghiani, chef de centre de secours de Toulouse. "Pour n'importe quelle intervention, on part à reculons. Quand on entre chez quelqu'un la nuit, on a toujours une hache à la main", confie Julien, 41 ans, chef d'agrès, le moral en miettes. Le métier a pris une mauvaise pente, estime aussi Laurent, un autre pompier ayant grandi dans une cité du 95 : "Tu sais que ça ne va plus quand tu viens au boulot avec la boule au ventre."

Les assaillants ne sont pas seulement issus des strates sociales les plus défavorisées. Pompier à Bordeaux, Jacques assure que les phénomènes de bande sont "inexistants" en Gironde, où on redoute plutôt... les fêtes alcoolisées de fin de semaine. Dans la Ville rose, la place Saint-Pierre, bordée de bars d'étudiants, est aussi décrite comme un nid à "emmerdes". "Dans les soirées bobos trop arrosées, certains s'en prennent à nous", affirme le lieutenant-colonel Ghiani.

Les seuls à intervenir

Mais la question reste en suspens : pourquoi une frange de la jeunesse des cités canarde-t-elle les pompiers ? Si la conflictualité avec les policiers - contrôles, descentes, courses-poursuites aux conséquences parfois tragiques - est facile à cerner, celle avec les soldats du feu, dépourvus de pouvoir répressif, est moins évidente. Ils gêneraient le trafic de stupéfiants, ils seraient de mèche avec la police... "Uniforme égale Etat", théorise le lieutenant Mathieu. "Et il y a l'effet gyrophare", ajoute un subalterne. Parfois, ils sont pris dans des querelles de territoire. "Forcer les pompiers à reculer, c'est montrer qu'on gouverne le quartier", pense Christophe Ghiani.

Caserne de pompiers Jacques  Vion, Toulouse
Départ en intervention
© Christian Bellavia / Divergence

Avant un départ en intervention, repérage des lieux au sein de la caserne Jacques Vion.

© / christian BELLAVIA / Divergence pour L'Express

Paradoxalement, la profession n'a dans le même temps jamais été autant adulée : selon une étude GfK Verein*, leur cote de confiance s'établit en France à 99 %, devant les infirmières (95 %) et les urgentistes (95 %). Qu'ils empêchent Notre-Dame de Paris de finir en cendres ou qu'ils éteignent un brasier au Mirail, tous arborent pourtant le même uniforme.

Alors ? Beaucoup, parmi eux, associent cette hostilité à un manque d'éducation ou de morale. Pas le sociologue Romain Pudal, qui appelle à regarder sous le capot : "Dans ces quartiers profondément déshérités, qui partent en vrille régulièrement, les pompiers sont les seuls à intervenir. A l'instar des médecins aux urgences, des professeurs ou des guichetiers de la Poste, ils sont en première ligne pour affronter la colère des gens contre l'Etat, l'école, ou le chômage." Aux yeux du chercheur, ils "reçoivent toutes les souffrances sociales, qui s'expriment de la manière la plus stupide qui soit. Mais ils ne sont pas réellement la cible".

Quoi qu'il en soit, le paramètre "violences urbaines" fait désormais partie du cahier des charges. En intervention, on leur dit de rester à distance des façades, on encourage les rotations, les changements d'affectation... A Toulouse, une psychologue est disponible. Dans le Bas-Rhin, on organise des stages pour apprendre à ne pas envenimer les choses. Depuis décembre 2016, les armoires des casernes se garnissent peu à peu de gilets pare-balles et de casques lourds. Ce qui provoque ce soupir chez l'adjudant-chef toulousain : "On n'est pas entrés dans ce corps de métier pour faire la guerre."

Pour répondre à ce phénomène, le Sénat a lancé en avril une mission d'information. Les représentants de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers (FNSP) ont émis le 15 mai leurs propositions face aux sénateurs : faciliter les dépôts de plainte, ouvrir un droit au retrait... Mais, à bout, certains craquent. Tiennent des discours atrocement pessimistes : "La loi, ils s'en foutent, ils n'ont peur que de la violence", "Il faudrait nettoyer ces quartiers". Qui réconciliera cette jeunesse et les pompiers ?

* Enquête réalisée en 2014 dans 25 pays, sur les cinq continents. 28 659 personnes ont répondu à la question suivante : "Quels sont les métiers qui inspirent confiance ?"