Le film du mois
Le titre du livre dont est inspiré ce trente-quatrième film de Clint Eastwood a le mérite de ne pas faire dans la dentelle : American Sniper, l'autobiographie du sniper le plus redoutable de l'histoire militaire américaine. Chris Kyle a officié en Irak, entre 2004 et 2009, tuant deux cent cinquante-cinq personnes. Un record. Texan pur jus, ce marine se destinait à une vie de cow-boy, avant de lâcher les chevaux pour son flingue de précision. En promo pour la sortie de son ouvrage, en France, il y a trois ans, Kyle avait dit à nos confrères de Libération : "Les gens en ont marre d'Hollywood, qui se fait tellement d'argent sur le dos des militaires. Je représente, moi, leur vrai visage."
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Depuis, l'homme est mort. Il ne saura donc jamais que Clint Eastwood s'est chargé de le raconter bigger than life et que son vrai visage a désormais les traits de Bradley Cooper. Pas sûr, toutefois, que Kyle aurait aimé le résultat. Car, sous ses faux airs de film patriotique (ce qu'il n'est évidemment pas), Eastwood révèle, ici, un personnage ambigu, obsessionnel, dont les éventuels tiraillements intérieurs ne l'ont jamais empêché de dégommer ses cibles.
Le portrait de quelqu'un qui observe
Dès le début, le ton est donné. Le premier fait d'armes du sniper est un bambin qui s'apprêtait à lancer une bombe sur un char américain. Par un jeu de montage en flash-back, Eastwood suspend immédiatement l'envol de son film pour remonter à la source du héros. Séquences, faussement idylliques, d'un jeune garçon en pleine partie de chasse avec son père. Un paternel qui en profite pour lui inculquer des leçons de vie bien masculines. Cette introspection ne sert pas tant à nous expliquer le personnage (Eastwood, on le sait, redoute comme la peste la psychologie) qu'à affirmer le point de vue de son film. American Sniper est le portrait de quelqu'un qui observe.
Que voit, au juste, cet homme qui ne cesse de régler la mise au point de son viseur ? Il scrute chaque centimètre de ce qui l'entoure, puisque c'est son devoir de soldat, mais aussi des parcelles de lui-même. Un voyage intérieur difficile à assumer, d'autant que les démons ne tardent pas à frapper à la porte pour enrayer les certitudes de ce maître de guerre. Ainsi, lorsqu'il retrouve, de nouveau, dans sa lunette, un enfant-soldat, nous ne sommes plus dans la réalité tangible du récit mais dans une boucle mentale, où Kyle se rejoue le scénario de son "crime" originel. La charge devient trop lourde à porter. Notons la formidable retenue de Bradley Cooper, dans une composition eastwoodienne.
Un homme déphasé par la guerre
Dès lors, il ne reste plus, à Kyle, qu'à quitter son poste de tir -et donc sa solitude- pour se joindre aux simples soldats sur le terrain. L'observateur pénètre son propre champ de vision et retrouve un semblant d'équilibre auprès de ses frères d'armes. Un retour à la communauté très fordien, dont Eastwood est le digne descendant.
Quant aux séquences où le cinéaste filme son personnage de retour chez lui, auprès de sa femme et ses enfants, elles montrent un spectre. Dans son salon, Kyle, inerte devant un écran de télé éteint, a désormais le regard vide et la tête pleine de bruits de là-bas. L'homme se revitalise, bien sûr, une fois retourné en Irak, où l'attend un autre lui-même : un sniper ennemi redoutable. L'étau du film se resserre, petit à petit, autour d'une obsession : tuer ce double maléfique, quitte à mettre en danger son unité.
Film tourmenté. Tragique. Tempête de sable sous un crâne et sur l'écran. Eastwood n'hésite d'ailleurs pas à convoquer la force des éléments pour engloutir totalement son personnage et le réduire à néant. Avec American Sniper, Clint Eastwood poursuit donc son inlassable auscultation des mythes américains. Chris Kyle, bardé de médailles, qualifié de légende par ses compagnons, n'est en réalité qu'un homme déphasé par la guerre.
David, Steven et... Clint !
Avant qu'American Sniper n'atterrisse dans les mains de Clint Eastwood, les cinéastes David O. Russell et Steven Spielberg avaient envisagé de le réaliser.
