Comment rassasier un président de la République et son orchestre dans une ville rurale après 22 heures ? Le 16 janvier 2019, Sébastien Lecornu relève le défi. Il est près de 23 heures lorsque le ministre chargé des collectivités territoriales appelle Jean-Philippe Hermier, le patron du bistro des Fleurs, à Vernon (Eure), un bourg de 23 000 habitants dont il est l'ancien maire. Une tablée pour trente personnes à 23 heures 30, un mercredi ? Son établissement est vide, mais le restaurateur accepte, car il sait bien qu'Emmanuel Macron vient de boucler son "grand débat" à Grand-Bourgtheroulde, dans le même département, à une petite soixante de kilomètres plus au nord. Ce sera terrine maison et steak au poivre pour tout le monde. Reste que le chef de l'Etat aura dû faire quarante-cinq minutes de voiture et bénéficier de tout l'entregent de son ministre pour trouver un endroit susceptible de l'accueillir avec sa troupe.
Cette monotonie de la vie dans les villes moyennes et rurales, les jours où le président ne passe pas dans le coin, c'est ce à quoi veut s'attaquer Paul Hermelin, le président de Capgemini, la société du CAC 40 spécialisée dans les services du numérique. L'entrepreneur vient de rédiger, au sein d'un groupe de travail de l'Institut Montaigne, un rapport roboratif consacré au "développement économique des territoires", que L'Express dévoile en exclusivité. Sans se vouloir un projet clefs en main - les auteurs n'ont par exemple pas souhaité chiffrer précisément le coût des mesures, mais considèrent qu'elles pourraient être intégrées à un grand plan de relance -, le document formule 23 propositions autour d'une stratégie complète de revitalisation de cette France laissée de côté par la métropolisation du pays. "Il y a cinquante ans, la France, c'était Paris et le désert français. On a réussi à lancer de grandes métropoles, c'est une bonne chose. Mais, ce faisant, on a accepté une forme de désertification des territoires épars", analyse Paul Hermelin, qui plaide pour un "rééquilibrage au profit des villes moyennes", part de la "France périphérique" décrite par le géographe Christophe Guilluy dans un livre marquant de 2014. Comme un pendant institutionnel au travail d'Anthony Cortes, journaliste à Marianne et auteur récent du Réveil de la France oubliée, un ouvrage consacré aux initiatives locales vouées à pallier l'absence de l'Etat et de perspectives. Une façon de répondre, aussi, à la crise des gilets jaunes, que les auteurs expliquent notamment par la "désespérance de ces territoires où il ne se passe plus rien".

Infographie
© / L'Express
Etablissements d'enseignement supérieur, part du nombre de fonctionnaires dans la population active - jusqu'à plus de 40 % dans certains départements ! -, accès au très haut débit fixe, temps d'accès à un service obstétrique : la vingtaine de cartes préparées par les auteurs du rapport racontent toutes une France organisée autour de grands pôles, "Paris et ses 15 succursales", dit le groupe de travail de l'institut Montaigne, en marge desquels le reste du territoire décroche (voir infographie). A contre-courant du mouvement entrepris par l'Etat depuis plus de dix ans, l'industriel propose de réimplanter des antennes universitaires dans les villes moyennes, particulièrement pour les premières années du cursus. Les étudiants commenceraient leur vie d'adulte plus près de chez leurs parents, pour un coût moindre. Le rapport cite le cas réussi d'Albi, antenne de l'université de Toulouse, aux résultats probants : "L'établissement accueille surtout des étudiants issus du Tarn et des départements limitrophes et présente un taux de boursiers (55 %) plus élevé que la moyenne nationale (39 %). [...] Le taux de réussite en licence est supérieur à la moyenne nationale." Autre idée disruptive : développer le transport ferroviaire entre villes moyennes et non seulement autour des grands pôles, sur le modèle de l'Italie, où Alstom Ferroviaria construit de longue date des rames capables d'aller à grande vitesse, sans égaler les performances d'un TGV. Alors qu'aujourd'hui certaines lignes peinent à dépasser les 85 kilomètres à l'heure - le rapport cite l'exemple du trajet Saint-Malo/Rennes, qui dure plus de cinquante minutes pour environ 70 kilomètres -, un grand plan de rénovation des rails permettrait d'atteindre les 200 à 250 kilomètres à l'heure pour ces nouveaux "trains du quotidien". Une initiative qui coûterait moins cher que de tracer des voies en zone urbaine, selon Paul Hermelin.
Afin de stimuler l'activité des PME, le rapport propose encore de procéder à un allègement important des impôts de production ou de ceux sur les transmissions d'entreprise, à condition que les marges ainsi dégagées profitent aux zones en difficulté. "On pourrait imaginer conditionner les allègements fiscaux à des embauches ou des maintiens d'entreprises dans les territoires épars. C'est ce vers quoi il faudrait aller", indique Paul Hermelin. Un dispositif complexe à mettre en place en raison du cadre constitutionnel français, qui interdit les lois différenciées selon les territoires. Les auteurs voient enfin deux opportunités d'avenir pour cette France plus rurale. Le Covid bien sûr, parce qu'il a contribué à développer le télétravail, sur lequel les petites villes pourraient s'appuyer, à condition, nous dit le rapport, que des espaces de coworking, ces bâtiments où se mêlent plusieurs entreprises, soient mis à disposition par les collectivités locales. Et puis il y a la 5G, avec la promesse qu'elle draine d'un très haut débit accessible sur 90 % du territoire. A ce titre, le rapport conseille à l'Etat de "davantage soutenir financièrement la couverture rapide du territoire national en 5G, en particulier dans les zones peu denses". Tout cela pose des questions écologiques, bien sûr, mais Paul Hermelin note qu'"un mode de vie où gens ne font pas 50 kilomètres en voiture tous les jours, c'est un mode de vie où l'empreinte carbone est plus faible". Et où l'épanouissement humain est sans doute plus fort.
