Est-ce vraiment Didier Lallement ? L'homme en face de nous n'est pas cassant, ne parle pas d'un ton péremptoire, s'amuse des objections, disserte avec passion sur la société française, cite Clemenceau ou Trotski, auquel le titre de son ouvrage, L'ordre nécessaire (Robert Laffont), fait référence. Il sourit, souvent, et parfois, ce n'est pas un rictus. Une barbe blanche d'au moins une semaine lui mange le visage, lui donnant des airs inattendus de renard argenté. Le préfet ne porte plus sa casquette d'uniforme mais une chemise blanche à fines rayures bleues sans veste. Son nouveau bureau, au milieu d'un couloir du troisième étage de l'immeuble du 20 avenue de Ségur, à Paris, siège de nombreux services dépendants de Matignon, a cette impersonnalité caractéristique de la fonction publique française. Au mur, un portrait d'Emmanuel Macron, les drapeaux de la France et de l'Union européenne. "La mission est notamment de coordonner la fonction garde-côtes sous l'autorité directe de la Première ministre", détaille le haut fonctionnaire de 66 ans, quand on l'interroge sur son nouveau poste de secrétaire général à la mer. Une mission de supervision importante, qui n'a encore réussi à lui faire totalement oublier son expérience précédente, la plus forte de sa carrière. Entre mars 2019 et juillet 2022, il a été le visage de l'ordre à Paris, voire en France.
"J'en ai pris plein la gueule pendant trois ans donc j'ai eu envie de raconter ce que j'ai vécu", avoue Didier Lallement, qui n'a pas perdu son franc-parler en changeant d'affectation. Son livre, un jeu de questions-réponses avec Jean-Jérôme Bertolus, ex-chef du service politique de France Info, lequel n'hésite pas à poser les interrogations qui fâchent, se veut sans faux-semblants. Ses rapports avec Emmanuel Macron, les ministres de l'Intérieur, Anne Hidalgo, la gestion du maintien de l'ordre... le préfet n'élude aucun sujet difficile. Il raconte son étonnement devant la radicalité des gilets jaunes, dont le profil détonne avec celui des habituels militants d'ultragauche. "Ce sont des gens", répète-t-il à plusieurs reprises. On comprend "de simples gens", c'est à dire pas des agitateurs endurcis de longue date aux luttes contre l'ordre établi. "Nous interpellions régulièrement des casseurs. Ce n'était pas systématiquement des jeunes. Il y a beaucoup de trentenaires, ou des quadras, de respectables pères de famille qui se livrent à la casse avant d'aller promener leur chien. Les Gilets jaunes, ce n'est pas la révolte de la jeunesse, ce n'est pas un moment de la vie qui passe lorsque l'on vieillit, comme après 1968. C'est l'irruption d'une partie de la classe moyenne dans la violence", écrit-il.
Dès les premiers jours, le préfet décide d'utiliser sa réputation de "méchant", issue notamment de son passage à la préfecture de Bordeaux, où il avait menacé de "pendre à un croc de boucher" certains fonctionnaires, une expression qu'il assume. "C'est mon côté soudard", sourit-il. Surprise, le ministre de l'Intérieur de l'époque, Christophe Castaner, le laisse volontiers incarner ce personnage, en s'effaçant à son profit lors de sa première conférence de presse avec la casquette. "Tout à coup, il me cède la parole et descend de la tribune. Je savais que je devais prendre la parole, mais j'ai été surpris par cette théâtralisation. L'objectif, c'était que j'incarne l'homme providentiel. Un rôle un peu excessif !", se souvient le préfet, pourtant pas mécontent de jouer ce rôle de "père sévère", comme il le dit drôlement.
"A tout moment, vous pouvez être attaqué"
Le haut fonctionnaire prend rapidement le contrôle de la salle de commandement de la préfecture les jours de manifestation, avec... le son de BFMTV dans son oreillette gauche. "Ce que voient nos concitoyens, ce ne sont pas les unités sur le terrain, encore moins la salle de commandement : ce sont les images des chaînes d'info ou des réseaux sociaux", explique-t-il. Quand les caméras montrent une poubelle en train de brûler, le préfet missionne immédiatement une équipe de pompiers à moto pour aller l'éteindre : "Stopper les petits incendies, c'est tarir les images et les commentaires inévitables sur "Paris à feu et à sang"". Le tournant se produit à ses yeux le 1er mai 2019. Ce jour-là, la police souffre face aux casseurs, mais tient. "Une victoire tactique", assure-t-il. Le mouvement des gilets jaunes ne sera plus jamais le même.
N'allez pas pour autant affirmer à Didier Lallement que les périls de la rue ont disparu. "La haine et la violence gagnent chaque jour du terrain", s'inquiète celui qui a dirigé les services de renseignement des quatre départements de la petite couronne parisienne pendant trois ans. Le préfet est convaincu qu'un "prochain détonateur" pourrait entraîner de nouveaux débordements. La baisse de la délinquance pendant la durée de ses fonctions ? "Il faut être honnête, c'est en partie dû au covid. En réalité, la violence monte dans l'ensemble de la société", évacue-t-il. La vie des policiers ? "Un enfer. A tout moment, vous pouvez être attaqué." Le haut fonctionnaire conteste l'idée de violences policières systémiques et suggère de remettre en perspective certaines accusations, y compris dans les cas les moins défendables. Ainsi, au sujet d'un policier qui a déclaré : "Un bicot comme ça, ça ne nage pas", après avoir repêché un Egyptien de la Seine, à l'Ile-Saint-Denis, il se montre pour le moins indulgent : "Bien sûr, le propos est condamnable mais il faut replacer les choses dans leur contexte. Ces policiers parlent en privé, ils décompensent après avoir plongé dans la Seine pour sauver cette personne. Je ne mets pas au même niveau cette phrase et l'acte de bravoure. Qui aurait eu le cran de sauter ?"
Didier Lallement révèle aussi qu'"à Paris, 1 délit sur 2 est commis par un étranger, dont beaucoup sont en situation irrégulière. Ils sont à l'origine de 90 à 95 % des vols à la tire". Un problème auquel il n'imagine pas vraiment de solution sans réforme juridique d'ampleur, pas plus que concernant les scènes ouvertes de crack, récemment démantelées porte de la Villette. "Quelle est l'alternative ? Jouer les pères la-vertu et disperser les drogués ? Les envoyer dans tous les quartiers pour qu'ils hurlent et assaillent partout les passants, alors qu'on ne tolère plus le spectacle de la déviance ?", oppose le préfet dans son livre.
Homme d'honneur, le haut fonctionnaire a proposé de démissionner dès le lendemain du fiasco du Stade de France, le 28 mai 2022. Tel n'était pas le plan des hommes forts du gouvernement, qui l'imaginaient gérer le prochain mouvement social contre la réforme des retraites. Le secrétaire général à la mer fait peu de mystères d'avoir moyennement apprécié de porter seul le chapeau du désastre, alors que l'organisation de l'événement incombait officiellement à la délégation interministérielle aux grands événements sportifs. Au moment où le speaker du stade annonce le retard du match, Didier Lallement ignore d'ailleurs l'ampleur des troubles en cours, faute d'avoir été prévenu par son plus proche collaborateur, qui a délaissé le PC sécurité. "Ce que je ne savais pas, c'est que mon directeur de cabinet avait en fait quitté le PC en début de soirée pour voir le match depuis les tribunes. Il n'était donc plus en mesure de me communiquer des informations fiables", écrit le préfet. Sur les responsabilités de ses supérieurs au long de ces trois dernières années, Didier Lallement ne dira rien. Pas le genre de la maison, casquette de préfet sur la tête ou pas.
