Avec son grand parc, ses longues allées et son immense bâtisse au coeur de la campagne champenoise, le lieu devrait être tout entier dédié à la prière et au recueillement. Depuis un an, pourtant, le Foyer de charité de Baye (Marne) vit au rythme des on-dit, de la suspicion et des rumeurs. En mars 2018, en effet, un couple a dénoncé le prêtre qui dirige la communauté pour des gestes déplacés à l'encontre d'enfants. Des accusations a priori sans fondement qui conduisent ce même couple à comparaître le 27 février devant le tribunal correctionnel de Châlons-en-Champagne pour "dénonciation calomnieuse". Un retournement rarissime décidé par le procureur au terme de plusieurs mois d'enquête, dont l'enjeu est moins la peine encourue (cinq ans de prison et 45 000 euros d'amende) que la portée symbolique de l'audience. Une audience où il sera question d'égards pour la parole des victimes et de la nécessité de ne pas la dévoyer. De l'obligation d'alerter tout en respectant la présomption d'innocence, de ces étroites lignes de crête sur lesquelles marche aujourd'hui la justice dans les affaires de pédophilie impliquant des prêtres. Le tout sur fond de polémiques à répétition sur les silences passés de l'Église.
L'affaire démarre en mars 2018 quand le procureur de Châlons-en-Champagne reçoit un courrier intitulé "Signalement". Les auteurs de la lettre, Marie-Jeanne et Jean-Louis Martin, veulent attirer son attention sur les agissements d'un prêtre, François-Jérôme Leroy, qui dirige le Foyer de charité de Baye. Ils le connaissent bien, ils habitent sur la même propriété. Ils font état de "comportements excessifs", prétendent connaître personnellement des enfants victimes et avoir entendu parler d'autres familles qui auraient souffert de ses actes.

Marie-Jeanne et Jean-Louis Martin, auteurs du signalement, chez eux à Baye, près d'Epernay.
© / Jean-Christophe Hanché pour L'Express
Quelques jours plus tard, l'évêque de Châlons et la direction des Foyers de charité signalent à leur tour les faits au procureur. Ils ont été destinataires d'un courrier similaire. Ils l'ont pris d'autant plus au sérieux que les époux Martin font allusion à un autre prêtre, Michel Blard, prédécesseur du père Leroy à la tête des Foyers et longtemps curé du village voisin. Il est décédé en 2014, mais la rumeur court : il aurait commis des actes délictueux à l'encontre d'enfants. En 2017, l'évêque de Châlons a d'ailleurs reçu les parents d'une victime du père Blard, décédée en 2013, pour évoquer des faits remontant aux années 1960. Alors, pour tous, son nom sonne comme une alerte. N'y aurait-il pas du vrai dans ce que racontent les époux Martin à propos du père Leroy ?
Après l'ouverture d'une enquête, les retraites au Foyer sont suspendues
Eric Virbel, le procureur de Châlons, ouvre une enquête. Les autorités catholiques décident d'écarter le père Leroy de ses fonctions de dirigeant du Foyer de charité. Il est envoyé dans un lieu tenu secret, à la disposition de la justice, mais à l'écart des enfants. Le Foyer de Baye abrite une douzaine de permanents (prêtre, chrétiens engagés dans le célibat ou en couple) dont la vocation est d'organiser des retraites spirituelles. Régulièrement, des groupes de 10, 20 ou 30 adultes ou mineurs viennent y passer quelques jours. Pas question pour la hiérarchie catholique de laisser planer l'idée qu'elle n'aurait pas réagi avec célérité. "Il s'agit alors de mesures prudentielles qui ne préjugent en rien de l'affaire", indique Honorine Grasset, porte-parole des Foyers de charité, une oeuvre qui compte 77 lieux dans le monde. Parmi les permanents, c'est la sidération. Les accusations qui concernent le père Leroy constituent un choc. Et le père Blard, malgré les bruits qui ont couru par le passé, est resté une figure très marquante du Foyer, et a conservé l'image d'un "bon grand-père". Les retraites sont suspendues.
Plus surprenant, l'évêque de Châlons-en-Champagne, Mgr François Touvet, publie le 4 avril un communiqué de presse dans lequel il explique sa décision... et donne le nom des prêtres, restés jusque-là anonymes. "L'évêque balance ses curés", titre L'Union, le journal local. Un choix que défend le diocèse par la voix de son porte-parole : "Le prêtre en question - Leroy - est animateur de conférences lors des retraites, il y a beaucoup de passage, il était inimaginable de le mettre au repos sans en parler. Il s'agit d'une volonté de transparence à l'égard des catholiques du diocèse. Et dès lors que des associations de victimes avaient été mises dans la boucle, l'anonymat n'était pas tenable." Les époux Martin ont, en effet, contacté l'association La Parole libérée, à l'origine de la mise en cause à Lyon du cardinal Barbarin pour non-dénonciation d'abus sexuels. Mais la structure leur a simplement conseillé de faire un signalement au procureur s'ils estimaient avoir des éléments suffisants.

Mgr François TOUVET, évêque de Châlons-en-Champagne, a préféré écarter le prêtre de ses fonctions par mesure de précaution.
© / Wikipedia
Eux en sont convaincus. Mais plus l'enquête progresse, plus les accusations perdent consistance. Une trentaine de personnes sont entendues. Parmi elles, les supposées "sources" des époux Martin. Chaque fois, la réponse est la même : "Non, nous n'avons jamais rien dit de tel." Une "victime" est identifiée et interrogée, qui aurait, selon le couple, été tripotée par le prêtre. N'est-elle pas rentrée un jour de la messe en criant au "guet-apens" ? En réalité, dit-elle, elle s'est retrouvée un jeudi saint à se faire laver les pieds par le prêtre, ce qu'elle ne souhaitait pas. Elle regrette l'interprétation de ses propos, évoque un malentendu.
Reste le seul fait daté par les Martin, les comportements déplacés qu'aurait eus le père Leroy envers leurs petits-enfants au mois de février 2018, alors qu'ils étaient âgés de 14 et 16 ans. Après les avoir croisés dans les environs, il les a accompagnés dans une chapelle récemment rénovée et les a pris en photo devant la fresque. Il aurait aussi, selon les époux Martin, proposé au plus jeune de venir l'aider à réparer son vélo le lendemain. L'épisode ne peut donner lieu à poursuite : aucun fait, aucun élément ne vient étayer un éventuel délit ou crime.
Très vite, il apparaît que le couple est en litige avec le Foyer et son directeur. Depuis 2014, ces septuagénaires louent, sur la propriété, une maison à 300 mètres de la bâtisse principale. Lorsqu'ils sont arrivés, ils ont obtenu un important rabais, de l'ordre de 200 euros mensuels. Simple charité chrétienne, ont-ils cru. En réalité, affirment-ils, le père Leroy leur demande de travailler pour le Foyer et refuse les travaux de remise en état de leur maison. Même si les époux le nient, ce conflit autour du loyer n'a-t-il pas pu alimenter leur rancoeur ?
Le procureur veut que justice passe au nom de toutes les victimes
A l'automne 2018, le procureur décide de classer l'enquête sans suite. Mais pour le père Leroy, l'affaire laisse des traces. A 71 ans, il n'est toujours pas revenu au Foyer de Baye, où il comptait finir ses jours, et ne le pourra sans doute jamais. Le 20 juillet, il a porté plainte pour dénonciation calomnieuse. Et le procureur a décidé de poursuivre ses accusateurs. Pour Eric Virbel, il s'agit autant de laver l'honneur du père Leroy que de réhabiliter la parole des proies de prêtres pédophiles. Comme pour ceux qui se font passer pour des victimes d'attentat ou instrumentalisent des enfants dans des procédures de divorce en arguant d'abus sexuels, il tient à ce que la justice passe : "Cela jette du discrédit sur toutes les autres victimes et la noblesse de leur combat. On ne les protégera bien que si les fausses accusations n'ont pas leur place", lâche le procureur.
Les époux Martin, eux, ne comprennent pas ce qu'on leur reproche. "Fallait-il attendre qu'il se passe des choses graves pour en parler ?" se défendent-ils auprès de L'Express. Et de regretter que "l'Eglise, qu'ils ont appelée au secours, les rejette". Lors de l'audience, Jean Chevais, leur avocat, devrait, lui, mettre en avant deux autres éléments : ce ne sont pas eux qui ont rendu l'affaire publique, mais l'évêque, et, même s'ils se sont trompés sur le père Leroy, ils ont aussi révélé les agissements du père Blard.
C'est là toute la complexité de l'affaire. Une enquête est toujours en cours sur ce second volet. Car même si le père Blard est décédé en 2014, à l'âge de 95 ans, même si les faits sont prescrits, le procureur a décidé de lancer des investigations. Pour que des victimes, même très anciennes, puissent se manifester et être entendues par la justice. Pour tenter de savoir si la hiérarchie catholique était au courant et si elle a choisi de fermer les yeux. Aucune certitude pour l'instant, l'enquête ne devrait pas se conclure avant l'été. Mais dans les deux cas, une même volonté, entendre la parole des victimes. Et seulement la parole des victimes.
