À Argenteuil, un conflit entre collégiens s'est soldé par la mort d'Alisha, 14 ans. Avant de finir rouée de coups et jetée dans la Seine, cette jeune fille avait vu plusieurs de ses photos en petite tenue jetées en pâture sur le réseau social Snapchat.

Même s'ils connaissent rarement une fin aussi tragique, au moins sept cent mille jeunes sont chaque année victimes de harcèlement scolaire. Cette atteinte sur mineur que le droit définit comme une "violence répétée verbale, physique ou psychologique" est pénalement passible de trois ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende. Or, d'après le ministère de l'Education nationale, bien que la France affiche un taux de harcèlement inférieur à la moyenne des pays développés, 12% des élèves de primaire y ont subi une forme de harcèlement scolaire et près de 11% des 11-15 ans déclarent avoir déjà été intimidés. Un fléau en plein essor inquiète tout particulièrement la rue de Grenelle : le cyberharcèlement. Statistiques à l'appui, l'Etat alerte : tandis qu'un quart des collégiens dit avoir déjà essuyé une attaque personnelle via les technologies, le taux de lycéens victimes de vidéos, photos, rumeurs humiliantes sur Internet est passé de 4,1 % à 9,9 % entre 2014 et 2018.

Derrière ces chiffres, la souffrance des enfants et de leurs familles est réelle. A l'ère des écrans, le harcèlement scolaire ne se cantonne plus aux cours de récréation. Les élèves rapportent en effet quolibets, brimades et menaces à la maison par le truchement des réseaux sociaux, officiellement interdits aux moins de 13 ans. Bien que les portables soient également proscrits à l'école et au collège, y compris dans la cour, les petits écoliers hyperconnectés contournent cette prohibition de retour chez eux. Lors de ses conférences devant un parterre de deux-cents collégiens, le docteur en sciences de l'information et de la communication Stéphane Blocquaux recense en moyenne 90% d'utilisateurs de Snapchat, 80% d'Instagram, 40% de TikTok et à peine 3% d'inscrits sur Facebook. Rappelons que le réseau Snapchat s'adresse aux amateurs de messages éphémères effacés au terme d'une durée fixée par leur émetteur. Il suffit néanmoins d'une simple capture d'écran pour que leur destinataire les immortalise. Plus prisés des adultes, Facebook et Instagram proposent respectivement de longs messages à lire et des photos à contempler. Enfin la plateforme vidéo TikTok, appréciée des écoliers et collégiens, donne en spectacle de jeunes contributeurs qui se trémoussent devant leur glace.

Coffre-fort numérique

L'engouement des jeunes pour Snapchat, Instagram, TikTok ou la messagerie Messenger a son revers : la possibilité offerte aux enfants bourreaux d'assiéger leurs cibles sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Aucun jardin secret virtuel n'est à l'abri d'une instrumentalisation malveillante, à en croire Stéphane Blocquaux, auteur du Bouffon numérique : "Moins un réseau est transparent, moins il y a l'idée qu'on sera vu et contrôlé, plus il favorise le harcèlement. Snapchat comporte une petite zone secrète appelée "My Eyes Only " où on stocke des photos avant de les diffuser. C'est une sorte de coffre-fort qu'un pirate amateur, un "lamer", peut forcer en appliquant des tutoriels trouvés sur le Net. Quand on le fait exploser, on découvre du trash !"

Reste à savoir s'il faut incriminer les nouvelles technologies ou la génération qui en fait (de plus en plus tôt) usage. Autant vouloir départager la poule et l'oeuf... Stéphane Blocquaux constate un fossé générationnel : "La génération Facebook des trentenaires était calme, posée. La nouvelle génération Snapchat est nerveuse, instantanée et dans la violence. Un snap n'est pas fait pour rester puisqu'un snap sur dix est à caractère sexuel ou pornographique." Exposés aux images choquantes, accoutumés à une violence qui ne porte pas à conséquence par le succès des jeux de guerre gratuits de type Fortnite, ces jeunes gens souffrent par ailleurs d'une sérieuse addiction aux objets connectés, smartphone en tête. Ainsi, 40% du temps de veille des 13-17 ans est consacré aux écrans. Du pain bénit pour les cyberharceleurs.

Effet de meute dévastateur

S'il naît rarement en ligne, le cyberharcèlement prolonge et amplifie les querelles de préau avec un effet de meute potentiellement dévastateur. Endeuillée par le suicide de Christopher, 16 ans, sa mère Sandrine Fallais a découvert le flot d'injures grossophobes qui se déversait sur son fils en allumant son ordinateur après sa mort. Le groupe de discussion Facebook de sa classe servait de déversoir aux quatre harceleurs moquant sa passion pour le saut à cheval et son physique. "Quelques heures avant son acte, Christopher avait publié une photo sur Snapchat en écrivant "A tous ceux qui m'ont fait du mal. Vous ne m'en ferez plus"", précise sa mère. L'avertissement étant resté visible quarante-huit heures, certains ont pu en conserver la trace sur leur téléphone portable via des captures d'écran. Mais les gendarmes n'ont pas pris la peine de saisir les mobiles des harceleurs. Pire, la justice a classé sans suite sa plainte.

C'est dire si le délit de harcèlement peine à entrer dans les moeurs. Les portails téléphoniques ainsi que le site "Non au harcèlement" se révèlent souvent inadaptés et fastidieux à l'emploi. Avant même que Marlène Schiappa n'annonce la création d'un Comité des parents contre le harcèlement, le gouvernement a mis en place un groupe de travail contre le harcèlement moral sur enfants. Sa présidente Yaël Mellul voudrait d'ailleurs créer un délit spécifique de harcèlement moral sur enfant avec une circonstance aggravante de suicide ou de tentative de suicide. Pour l'heure, elle essaie d'évaluer le nombre de harcelés parmi les 400 jeunes de 15 à 24 ans qui se suicident chaque année.

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Au sein du groupe de travail, Claude Roiron, déléguée du ministre chargé de l'égalité fille-garçon, déplore l'obsolescence programmée de la vie intime. "Les réseaux numériques transforment profondément les relations entre nos jeunes. Faire circuler des photos dénudées voire pire appartient aux nouveaux codes amoureux. Des jeunes filles se dénudent de façon parfois naïve sans mesurer que ce qui ressort de la sphère de l'intime n'y reste pas nécessairement", analyse cette ex-inspectrice d'académie. Gare aux histoires d'amours déçues qui virent au revenge porn, cette vendetta à coups de clichés compromettants. Si les jeunes filles sont le plus souvent la proie d'harceleurs, l'inverse peut aussi arriver. La mère d'Alexis, autiste du Maine-et-Loire harcelé depuis la maternelle, a heureusement déjoué le piège qu'une condisciple de cinquième tendait à son fils pour lui extirper des selfies impudiques. "Une fille lui a fait une fausse déclaration d'amour et des propositions sexuelles sur Messenger qu'il n'a pas comprises. Comme j'ai ses codes d'accès, j'ai immédiatement fait des captures d'écran et prévenu le collège", relate-t-elle.

Sentiment d'exclusion

L'emprise des réseaux sociaux sur la vie quotidienne des collégiens a atteint de telles proportions qu'il ne suffit pas de bouder Snapchat, Insta, ou TikTok pour s'en prémunir. Dans sa classe de sixième, la Parisienne Mathilde, 11 ans, affronte la loi de la majorité de ses camarades, inscrits sur Snapchat. Sur un groupe du réseau, ils se lancent comme défi d'aller houspiller la minorité non-connectée. La virtualisation gagne chaque jour du terrain au point de fausser les rapports sociaux. Le bon vieux jeu "cap ou pas cap" s'est refait une jeunesse à l'âge des crushes, ces petits coups de coeur propices à une amourette. Déclarer sa flamme avec des accents insincères est désormais le signe d'une blague de potache. "Hier, un garçon est venu me voir en disant qu'il était amoureux. J'ai compris que c'était un challenge parce que ses copains rigolaient collés à la grille", témoigne Mathilde. La fillette presse ses parents de la laisser ouvrir un compte Snapchat afin de ne plus se sentir exclue d'une partie de la sociabilité scolaire.

Les mésaventures de Thomas, 13 ans, en quatrième à Marseille, ont de quoi préoccuper. Moqué depuis la maternelle en raison de ses troubles cognitifs, le préadolescent travaille en classe sur un ordinateur, ce qui l'expose aux quolibets. Après avoir confié son penchant "homosensible" à l'une de ses camarades, Thomas s'est senti assailli par une vague de harcèlement avec force coups et insultes. Sur Instagram, deux de ses bourreaux lui ont envoyé des messages homophobes. De la toile au collège, l'affaire s'est envenimée, entraînant des menaces de mort, un rendez-vous avec une professeure puis une nouvelle salve d'attaques virtuelles. Sur le groupe Snapchat de la classe, censé servir à l'échange des cours et des devoirs, sept élèves s'acharnent contre Thomas en le traitant de balance. Sujet à des crises d'angoisse, auteur d'une tentative de défenestration, le préado désespère sa mère : "Le 12 novembre, il m'a dit "Adieu maman" et voulait se pendre", s'alarme Laurence.

Formations pour les moins de 16 ans

Pour répondre à la détresse des familles de cyberharcelés, les propositions fusent. Le parti Agir (centre-droit) préconise notamment l'ouverture d'une plateforme virtuelle "Stop au harcèlement scolaire" où les victimes pourraient échanger entre elles et bénéficier de l'assistance des professionnels. Dans le même esprit, la docteure en cybersécurité Aroua Biri a conçu l'application Tranquil pour détecter les messages tendancieux et mettre en relation les harcelés avec des psychologues. Elle développe actuellement une seconde application, Cyber-témoins, destinée à briser l'omerta en permettant de signaler discrètement les cas de cyberharcèlement. L'application pourra ensuite en référer à l'administration scolaire sans menacer l'anonymat du lanceur d'alerte.

Dans l'espace technologique sans foi ni loi, peut-être vaut-il mieux prévenir que guérir. Aussi, Aroua Biri prône-t-elle pour les moins de 16 ans une initiation aux réseaux sociaux sous la forme d'une formation suivie d'un test. Jusqu'à présent, "beaucoup de jeunes apprennent sur le tas sans accompagnement des adultes. Du coup, ils y voient une sorte de Far West, un monde à part où les règles qu'on leur inculque ne font plus sens. Or, pour les jeunes, tout est grave et sérieux. S'il est cassé, un jeune aura du mal dans sa vie professionnelle", estime l'experte. On ne s'aventure pas dans la jungle sans protection.