Isabelle a tout de suite senti que quelque chose n'allait pas. En entrant l'année dernière dans le cabinet d'une gynécologue qu'elle n'a encore jamais rencontrée, dans un centre hospitalier du nord de la France, elle est d'abord accueillie "plus que froidement" par la praticienne. Venue pour un frottis de contrôle, cet examen qui nécessite d'ouvrir les parois du vagin afin de dépister un éventuel cancer du col de l'utérus, cette enseignante de 55 ans se veut claire : elle ne veut pas d'examen gynécologique plus approfondi, et ne consulte que pour ce prélèvement spécifique de cellules. "Un gynécologue n'est pas fait pour ça, on verra", commente alors la médecin, avant de commencer une "violente palpation des seins". Sans prévenir Isabelle, ni lui demander son consentement, la gynécologue aurait ensuite pratiqué un toucher vaginal "très machinal et douloureux" sur sa patiente. "Je lui ai tout de suite rappelé que j'avais dit non, mais elle a continué son geste. C'était violent, contre mon gré, et psychologiquement heurtant", raconte l'enseignante. Sans plus de discussion, la spécialiste aurait ensuite réalisé le fameux frottis, "tout aussi douloureux", selon Isabelle.
La quinquagénaire sort du cabinet "les jambes tremblantes", et explose en larmes en montant dans sa voiture. "J'ai eu la sensation d'être un corps sans vie, un vagin à sa disposition qui ne servait qu'à enchaîner des gestes mécaniques auxquels je m'étais pourtant opposée", confie-t-elle. Pendant des semaines, Isabelle ne parle de cette séance à personne, mais reste profondément marquée. "J'étais errante, je ne dormais plus, je n'arrivais plus à me concentrer". Lorsque son médecin traitant reçoit finalement le compte rendu de la séance, il y est indiqué que la patiente aurait "mal vécu le toucher vaginal". "Il n'y avait aucune mention du fait que j'avais à plusieurs reprises refusé l'examen. On me faisait juste comprendre que je n'avais pas été assez sage et docile", raconte Isabelle, qui finit par porter plainte auprès du Conseil de l'ordre des médecins de son département. Mais lors de la conciliation obligatoire qui suit cette démarche, la patiente tombe de haut. "La gynécologue a nié en bloc, a indiqué qu'elle n'avait pas compris mon refus, ne s'est pas excusée. La violence que j'ai ressentie n'existait pas à ses yeux, c'était sa parole contre la mienne". Découragée, elle renonce finalement à sa plainte auprès de l'Ordre, mais réfléchit encore à porter plainte directement au commissariat, pour viol. "Il y a des freins financiers, mais je ne me l'interdis pas. Car même s'il est dur à entendre, le mot viol est celui qui a été placé par mon avocate sur ce que j'ai subi".
Isabelle n'est pas la seule à dénoncer en ces termes les violences dont elle a été victime. Le 27 mai dernier, le parquet de Paris a ainsi ouvert une enquête après le dépôt de deux plaintes pour viol visant la nouvelle secrétaire d'Etat chargée du Développement, Chrysoula Zacharopoulou, pour des actes que cette gynécologue aurait commis dans l'exercice de sa profession. La spécialiste de l'endométriose, qui exerçait jusqu'à présent à l'hôpital Tenon (AP-HP), est également visée par une troisième plainte déposée le 23 juin pour "violences sans incapacité de travail par personne chargée d'une mission de service public", selon le parquet de Paris. Des accusations que la secrétaire d'Etat a vivement rejetées dans un communiqué, les jugeant "inacceptables et révoltantes", et assurant n'avoir "jamais imposé le moindre examen à aucune de [ses] patientes sans leur consentement".
"La loi est claire"
L'affaire réveille la douleur de nombreuses femmes, qui dénoncent à leur tour les violences endurées lors d'examens chez différents gynécologues. Dans certains cas, les anciennes patientes dénoncent "le viol" qu'elles ont subi, quand d'autres refusent d'utiliser ce terme. Dans une tribune publiée dans Le JDD le 25 juin, le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF) a même fait part de son "inquiétude" sur "l'usage actuel du mot viol pour qualifier ces examens médicaux, notamment gynécologiques, réalisés sans la moindre intention sexuelle", appelant "au discernement de tous pour distinguer d'un côté le viol, relevant des juridictions pénales, et de l'autre les examens vaginaux ou rectaux". "Il faut cesser ce climat délétère : j'estime qu'il peut y avoir un manque de bienveillance, un manque d'explication, des examens qui se passent mal. Mais ce n'est pas un viol", ajoute Joëlle Belaisch-Allart, présidente du CNGOF, auprès de L'Express. "A force, je crains que les gynécologues n'osent plus examiner les femmes, ou que les patientes aient peur de consulter".
Pourtant, "la loi est claire", décrypte Me My-Kim Yang-Paya, avocate spécialisée dans ce type d'affaires. L'article 222-23 du Code pénal définit ainsi le viol comme "tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, ou tout acte bucco-génital commis sur la personne d'autrui ou sur la personne de l'auteur par violence, contrainte, menace ou surprise". "Il n'y a aucune mention d'intention sexuelle dans cette définition : lorsqu'un gynécologue pratique un toucher vaginal par surprise ou contrainte, a fortiori quand la patiente manifeste d'une manière ou d'une autre qu'elle n'est pas consentante ou qu'il n'y avait aucune justification médicale à pratiquer cet examen, c'est donc un viol", tranche Me Yang-Paya.
Représentante d'une vingtaine de victimes de violences gynécologiques, l'avocate Morgane Privel insiste sur la notion fondamentale de consentement lors de tels examens. Selon l'article L1111-4 du Code la santé publique, "aucun acte médical ni aucun traitement" ne peut d'ailleurs être pratiqué "sans le consentement libre et éclairé de la personne, et ce consentement peut être retiré à tout moment". "Le fait qu'une femme rentre dans un cabinet de gynécologue ne constitue en aucun cas un blanc-seing pour que ce dernier ne lui explique pas les actes qui seront pratiqués, ne lui demande pas son avis sur ces derniers, lui fasse mal pendant l'examen ou ne s'arrête pas lorsqu'il lui est demandé de le faire", décortique Me Morgane Privel.
"Il ne peut pas y avoir de zone grise"
Depuis l'affaire Zacharopoulou, la notion de consentement est pourtant débattue par certains professionnels. "Quand on prend un rendez-vous, qu'on se déshabille et qu'on s'installe de son plein gré sur une table d'examen, c'est difficile d'arguer ensuite le non-consentement et de parler de viol", estime par exemple le Pr Israël Nisand, ancien président du CNGOF. "Certains confrères partent du principe que le consentement est implicite, mais aux vues des actes pratiqués dans notre métier, il ne peut pas y avoir de zone grise", regrette de son côté Bertrand de Rochambeau, président du syndicat national des gynécologues et obstétriciens de France (Syngof). "Ou l'autorisation de la patiente est donnée, ou elle ne l'est pas. Et si elle demande d'arrêter, on stoppe le geste", martèle-t-il. Conscient que certains examens peuvent néanmoins être douloureux, le médecin se veut limpide. "Chaque souffrance n'est pas un viol. Mais si la patiente ressort avec cette sensation d'avoir été violée, c'est qu'il y a clairement eu un problème. Le 'Qui ne dit mot consent' n'est plus possible aujourd'hui".
Depuis plusieurs années, une grande partie de la profession tente de moderniser les pratiques. "Il y a clairement une prise de conscience dans la société en termes de consentement, de violences sexuelles, de propos sexistes... La gynécologie n'échappe pas à ces problématiques", fait valoir Bénédicte Costantino, gynécologue obstétricienne à Strasbourg. A chaque séance, la médecin met ainsi un point d'honneur à récolter l'autorisation de ses patientes, et à les informer sur chaque acte médical. "Quand on ne peut pas s'arrêter, comme sur une pose de stérilet par exemple, on fait une pause, on souffle un peu, on explique, puis on repart. Et si c'est un examen plus classique, on n'est pas dans l'urgence ! La femme peut revenir le mois d'après pour faire son frottis s'il le faut", détaille-t-elle. La gynécologue est catégorique : "On touche au sexe des gens, une remise en question de notre pratique médicale est donc absolument nécessaire. Plutôt que se cacher derrière la définition du mot viol, il aurait été plus sage de rappeler la notion de consentement".
Face à la multiplication des témoignages de violences gynécologiques, le CNGOF a publié en octobre 2021 une charte de l'examen gynécologique, insistant notamment sur la "bienveillance et le consentement indispensables lors de cet examen". On peut par exemple y lire que ce dernier "n'est pas systématique", qu'il doit être "précédé d'une explication sur ses objectifs et ses modalités", que "l'accord oral de la femme est recueilli avant tout examen clinique", ou encore qu'il "doit pouvoir être interrompu dès que la patiente en manifeste la volonté". Enfin, "aucune pression, en cas de refus, ne sera exercée sur [la patiente]", précise la charte. Et pourtant. Au fil des discussions avec ses patientes et de consultations à l'hôpital public notamment, Bertrand de Rochambeau a bien souvent été le témoin d'une absence de consentement : "J'ai déjà vu des consultations expédiées en trois minutes. Je vous assure que le consentement n'était ni demandé, ni éclairé. Ça arrive bien plus fréquemment qu'on l'imagine".
"Je me suis repliée sur moi-même pendant longtemps"
Depuis deux ans, Sonia Bisch, fondatrice et porte-parole du collectif Stop aux violences obstétricales et gynécologiques (STOP-VOG), reçoit ainsi tous les mois "environ 200 récits de femmes violentées" lors de leurs examens gynécologiques. "On parle de femmes qui ont subi une pénétration avec un spéculum sans qu'on les prévienne, qui hurlent parfois d'arrêter. Des femmes qui ne souhaitent pas de toucher vaginal à qui l'on répond ''ne faites pas votre chochotte' avant de les pénétrer de force. Il faut que cela cesse".
À 49 ans, Linda fait partie de ces femmes qui ont porté plainte pour viol gynécologique. Atteinte d'endométriose et de plusieurs maladies auto-immunes, elle rencontre en 2018 le Pr Emile Daraï, ancien chef de service à l'hôpital Tenon. Ce praticien est aujourd'hui sous le coup d'une enquête pour des accusations de viols - qu'il conteste - concernant au moins 25 patientes. "Après m'avoir installée sans un regard sur la table d'examen, et sans avoir consulté mon dossier médical, il est arrivé sans crier gare. Il m'a d'abord introduit un doigt, puis le spéculum. J'ai eu tellement mal et j'étais tellement crispée que l'outil est retombé directement", raconte-t-elle.
Pour la patiente, qui souffre d'un syndrome sec [pathologie qui entraîne notamment la diminution des sécrétions du vagin], la douleur est insoutenable. "Il n'a pas essayé de me rassurer, ni de tenter une autre technique. Il a juste demandé à ses internes de me tenir les deux jambes, puis a rentré le spéculum de force. Quand je lui ai demandé d'arrêter, il m'a dit que j'exagérais et m'a demandé de me calmer", raconte-t-elle. Traumatisée, Linda ressort du cabinet en pleurs. "Je me suis repliée sur moi-même pendant longtemps, j'étais silencieuse, j'ai tenté de refouler, d'oublier... Mais ce traumatisme est venu se greffer en moi". Des mois plus tard, la quadragénaire tombe sur le témoignage d'une interne du professeur Daraï, dénonçant les violences exercées par son mentor sur certaines patientes. "Elle prenait comme exemple ma consultation : je me suis reconnue dans tout ce qu'elle décrivait. Ça a réveillé les choses, et j'ai décidé de saisir la justice". Me Yang-Paya, son avocate, lui indique alors qu'elle a subi un viol. "J'ai eu du mal à l'accepter, elle a dû me relire la définition plusieurs fois. Mais dans les termes, les sensations, les conséquences, c'est effectivement ce que j'ai vécu", souffle la psychologue, qui a récemment porté plainte pour viol en réunion. Selon Me Yang-Paya, l'affaire est toujours en cours. Et le nombre de plaintes de ce type ne ferait qu'augmenter. "Actuellement j'ai 17 clientes victimes de viols ou violences gynécologiques, durant des accouchements, des examens, ou même une opération de l'appendicite", liste-t-elle. Pour le moment, aucun des médecins mis en cause n'a encore été condamné.
