L'Église fait face à ses démons. Les évêques de France sont réunis depuis lundi et jusqu'à mercredi pour travailler sur la lutte contre la pédocriminalité et en particulier sur la question de "responsabilité" de l'Église alors que les attentes des victimes sont fortes. En particulier quand il s'agit de cas anciens, prescrits.
L'enjeu : une responsabilité morale reconnue, au nom de l'institution. Une notion "qui fait débat" au sein de l'épiscopat, notamment sur la qualification de cette responsabilité : est-elle collective ou individuelle ? Une question qui se pose alors que L'Obs a sorti une enquête vendredi sur les travaux de la commission Sauvé, faisant état de 10 000 cas de victimes recensés et au moins 3000 membres du clergé concernés par des faits de pédocriminalité depuis les années 1950.
Pour Frédéric Martel, auteur du livre Sodoma : enquête au coeur du Vatican, il existe une tension très forte au sein même du Vatican qui peut expliquer cette division sur la responsabilité des évêques, et donc, de l'Église, mais aussi une culture du secret qui contribue à ne pas dénoncer.
L'Express : Pourquoi la notion de responsabilité fait-elle débat chez les évêques de France ?
Frédéric Martel : Pendant très longtemps, un évêque n'était pas considéré comme responsable et même un prêtre qui aurait commis un acte pédocriminel se faisait simplement taper sur les doigts ou muter pour un nouveau diocèse en espérant qu'il ne recommence pas ailleurs.
Aujourd'hui, le problème a été énoncé par le pape lui-même, même si le processus de reconnaissance de la responsabilité n'est pas automatique. Mais il est clair qu'à Rome, il y a une tension très forte, surtout générationnelle. Il y a encore des conservateurs qui appartiennent à la tradition Jean-Paul II, celle qui considère que l'Église n'a pas de responsabilité dans ces actes. Sous ce pape, de nombreuses affaires ont été étouffées alors qu'elles étaient remontées jusqu'à son bureau, notamment le scandale de Boston [près de 700 membres du clergé de l'Illinois avaient été accusés, sur plusieurs décennies, d'agression sur mineur], celui de l'Église chilienne ou en Irlande.
D'où vient un tel blocage ?
Une partie des évêques ne croit pas que de tels agissements puissent avoir lieu au sein de l'Église car, pour eux, il n'y a pas de sexualité dans l'Église, et donc pas de pédocriminalité non plus. Une idée partagée et portée par le cardinal Sodano [démissionnaire en 2019 et pointé du doigt pour avoir étouffé le scandale chilien], longtemps un des plus influents personnages du Vatican.
Je ne crois pas qu'il y ait une volonté de protéger des pédophiles, mais le système dans lequel ils sont a construit une culture du secret qui contribue, de fait, à la protection de ces personnes. Des secrets surtout articulés autour de la sexualité interdite, et liés à trois principaux problèmes de l'Église : le refus du mariage des prêtres, le refus d'avoir des prêtres femmes et le déni de l'homosexualité. Tout cela contribue à cette culture du secret qui fait que, de toute façon, le prêtre soupçonné d'actes pédocriminels sera protégé. Reconnaître qu'il existe des prêtres pédophiles, c'est reconnaître qu'il y a une sexualité dans l'Église. Or, le souci, c'est que toute sexualité est interdite et qu'il n'y a pas de distinction entre une relation licite ou illicite au regard de la loi du pays.
Il y a aussi la peur d'être soi-même exposé, ou plutôt sa propre sexualité. Un prêtre peut ainsi faire chanter un évêque sur sa propre sexualité. Et dans le milieu, ça se sait.
Enfin, comme dans toutes les affaires de cette sorte, c'est très complexe, c'est compliqué de parler, de réagir. Si un évêque dénonce son prêtre, l'affaire va être rendue publique et la personne sera coupable pour toujours, même si innocentée dans les faits.
La responsabilité d'un évêque engage-t-elle celle de l'Église entière ?
La responsabilité engage tout le monde, et elle est double. Au point de vue juridique, il y a la responsabilité pénale, mais aussi civile avec à la clef des dommages et intérêts pour les victimes. Si l'Église doit indemniser elle-même les milliers de victimes, ça va poser un sérieux problème. Aux États-Unis, certains diocèses ont été ruinés à cause de ça.
Puis il y a la responsabilité symbolique. Quand il y a au moins 10 000 victimes et 3000 agresseurs, ce ne sont plus des brebis galeuses, il y a un système derrière qui rend possible l'existence de ces faits. Mais comme n'importe quelle institution, l'Église va vouloir se protéger et donc tout faire pour cacher l'existence d'un éventuel problème.
L'existence même de ce débat ne montre-t-elle tout de même pas une évolution au sein de l'institution ?
Le pape François a changé les règles. Aujourd'hui, l'Église est d'assez bonne volonté, on est loin des années où cardinaux et pape niaient cette responsabilité au nom d'un argument ancien et classique : "ce n'est pas aux hommes à juger les évêques, c'est à Dieu". Désormais, elle considère que la responsabilité des évêques est au moins de transmettre les affaires aux parquets, à la justice. C'est une évolution significative évidente, on peut saluer le travail de François.
