"Une bombe", "une déflagration"... Inédit et attendu, le verdict de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise (Ciase), qui sera rendu mardi, provoque déjà des réactions. Les premiers constats ont été dévoilés ce dimanche par Jean-Marc Sauvé, président de la commission.
Quels sont les premiers constats ?
Depuis 1950, entre "2 900 et 3 200" prédateurs ont été recensés. Une "estimation minimale", selon Jean-Marc Sauvé. "Les deux tiers sont des prêtres diocésains, a précisé le haut fonctionnaire dans le JDD. Nous avons demandé aux évêques et supérieurs de relayer notre désir d'entendre les abuseurs. Finalement, 11 auteurs ont accepté d'être auditionnés." Dans la majorité des cas, les faits sont prescrits et les auteurs sont décédés.
Le nombre de victimes, lui, n'a pas encore été dévoilé. Une première estimation, donnée en mars dernier par la Commission, évoquait 10 000 potentielles victimes. "Le rapport fournit une nouvelle évaluation, déclare Jean-Marc Sauvé au JDD. Chaque enquête confirme les niveaux très élevés d'agressions sexuelles sur mineurs et les amplifie par l'effet du mouvement de libération de la parole. La tendance va clairement dans ce sens."
Dans son verdict rendu mardi, la Ciase comparera la prévalence des violences sexuelles au sein de l'Eglise à celles identifiées dans d'autres institutions, comme l'école, les clubs sportifs ou le cercle familial.
Pourquoi une commission ?
Créée à l'automne 2018, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise est composée de 22 membres, aux compétences pluridisciplinaires (juridiques, médicales, psychologiques et psychiatriques, secteur social et éducatif, protection de l'enfance, histoire et sciences sociales, théologie...). Elle a été financée par l'épiscopat et les instituts et congrégations religieuses à hauteur de 3 millions d'euros.
Durant ses deux ans et demi de travaux, la Ciase a fait de la parole des victimes "la matrice de son travail", selon Jean-Marc Sauvé. Près de 6 500 personnes se sont ainsi adressées à la commission, après un appel à témoignage lancé en juin 2019. Près de 250 auditions de longue durée ont également été menées. Les archives de l'Eglise, des ministères de la Justice et de l'Intérieur, pour certaines inédites, ont été consultées.
Quelles sont les premières réactions ?
La publication du rapport, mardi, "va être une épreuve de vérité et un moment rude et grave", a déclaré ce week-end l'épiscopat, dans un message diffusé auprès des prêtres et des paroisses. L'Eglise catholique appelle "à une attitude de vérité et de compassion." Le président de la Conférence des évêques de France, Mgr Eric de Moulins-Beaufort, a dit craindre des chiffres "considérables, effrayants."
Les associations, elles, parlent de "l'effet d'une bombe", à l'instar d'Olivier Savignac, membre du collectif Parler et Revivre. Le rapport "ne va pas être complaisant", a assuré le sociologue Philippe Portier, autre membre de la Commission, cité par l'AFP. "L'Église n'a pas tout dit, tout doit être mis sur la table, a déclaré dans le Parisien François Devaux, l'un des fondateurs de l'association la Parole libérée, créée par d'anciens scouts agressés par Bernard Preynat, dans le diocèse de Lyon. Quel a été le nombre de victimes d'abus sexuels dans le huis clos des presbytères, couvents, écoles... Quel est le profil des victimes ? Quel est celui des agresseurs ? [...] C'est à toutes ces questions que cette commission doit répondre."
Quelles suites peut-on attendre de ce rapport ?
Dans son verdict, la Ciase formule 45 propositions qui toucheront à plusieurs domaines : l'écoute des victimes, la prévention, la formation des prêtres et religieux, le droit canonique, la transformation de la gouvernance de l'Eglise... Une politique de reconnaissance et de réparation auprès des victimes sera également formulée. L'Eglise catholique devra-t-elle officiellement reconnaître sa responsabilité ? Dans le JDD, Jean-Marc Sauvé affirme que "la question se pose."
Un dispositif de "contributions" financières a déjà été promis par l'épiscopat. Il sera versé à partir de 2022. "J'attends que nous soyons confrontés à ce fardeau, aussi noir soit-il, afin que nous puissions ensuite prendre les mesures qui s'imposent", a déclaré auprès de l'AFP Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref).
A Rome, le rapport devrait également être examiné de près. La question a d'ores et déjà été abordée par le pape François et une partie des évêques français, en visite au Vatican en septembre dernier.
