Avait-il mesuré, en avril 2019, au moment où il est devenu président de la Conférence des évêques de France (CEF), la lourde tâche qui l'attendait ? Bien sûr, dans les premières semaines de son mandat, il a dû gérer une crise d'un autre genre, l'émotion suscitée par l'incendie de Notre-Dame de Paris. Bien sûr, déjà, à l'époque, les premières révélations sur les abus sexuels dans l'Eglise avaient été rendues publiques. Mais dans le parcours d'Eric de Moulins-Beaufort, la semaine qui s'ouvre s'annonce comme la plus cruciale qu'il ait connue. A partir de ce mardi et jusqu'au 8 novembre, les 120 évêques de France se réunissent à Lourdes pour tirer les conséquences des révélations de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise (Ciase). A charge pour Eric de Moulins-Beaufort, primus inter pares, de ne pas décevoir.
Désormais figure connue de l'opinion publique, c'est sur cet homme de 59 ans, ordonné prêtre il y a trente ans, que reposent les nombreuses attentes. Depuis que le rapport de la commission Sauvé a établi l'ampleur du phénomène en estimant à 330 000 le nombre de victimes d'abus depuis 70 ans (216 000 pour les seules victimes de prêtres et de religieux), chacun guette les réponses de la hiérarchie catholique. Les victimes bien sûr, mais aussi les fidèles qui refusent toute tergiversation ou nouveau silence. Depuis une dizaine de jours, le diocèse de Reims, celui que dirige Eric de Moulins-Beaufort, est secoué par des révélations concernant un ancien aumônier des scouts, accusé d'attouchements sur des jeunes. Si le diocèse l'a privé de ministère public et de mission pastorale, le procureur de la République a pris à contre-pied la hiérarchie catholique - donc Eric de Moulins-Beaufort - en disant qu'il venait de découvrir les faits alors que l'Eglise disait l'avoir saisi depuis deux ans. De manière plus générale, selon un sondage publié le 28 octobre dans La Croix, 76% des catholiques estiment que la réaction de la hiérarchie n'a pas été à la hauteur des révélations. Dans la société tout entière et la classe politique, enfin, on espère que les évêques sauront proposer des réponses satisfaisantes.

Jean-Marc Sauvé, lors de la publication du rapport de la Ciase, le 5 octobre à Paris.
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Lorsqu'il a été nommé à la tête de la CEF, une assemblée plutôt âgée, Eric de Moulins-Beaufort incarnait le renouvellement. Connu pour sa puissance de travail, capable de créer du consensus, diplômé de Sciences Po, il a déjà été confronté à la question des abus sexuels dans ses fonctions précédentes. Evêque auxiliaire de Paris au milieu des années 2010, il a notamment pris en main les auditions des personnes accusant d'agressions sexuelles le prêtre et "psychanalyste" Tony Anatrella et sorti l'Eglise de ce dossier qu'elle avait géré de manière catastrophique au début. En 2018, il publie dans la Nouvelle revue théologique un article remarqué dans le milieu catholique, intitulé "Que nous est-il arrivé ? De la sidération à l'action devant les abus sexuels dans l'Eglise". Et si c'est son prédécesseur qui est à l'origine de la Ciase, il a créé en 2016 une commission pour prévenir les agressions sexuelles dans le diocèse de Paris. En septembre, juste avant la publication du rapport Sauvé, il a organisé à Reims et les environs des réunions publiques afin de préparer les catholiques aux révélations à venir. "Il y a un peu trop de cas pour dire que ce sont quelques désaxés de l'humanité, il y a quelque chose de plus prégnant et une obligation de réussir un travail rigoureux de notre part", disait-il alors à L'Express.
Mais rien ne dit que ce volontarisme sera suffisant pour élaborer une réponse forte lors des prochains jours. Lors de l'épisode sur le secret de la confession au cours duquel il a ferraillé avec le gouvernement, il a montré une raideur que beaucoup espéraient passée. Il n'a pourtant fait que suivre le dogme de l'Eglise comme l'a prouvé la récente rencontre entre Jean Castex et le pape François, où le premier a dû reconnaître que le secret de la confession ne pouvait être balayé d'un revers de la main. Mais peu importe, l'opinion publique a surtout retenu l'apparente indifférence d'Eric de Moulins-Beaufort. Ce dernier est d'abord et avant tout un homme d'Eglise où le progressisme n'a pas tout à fait la même signification que dans le reste de la société.
Progressistes et conservateurs s'affrontent au sein de l'Eglise
A cela s'ajoutent, parmi les évêques réunis à Lourdes cette semaine, des lignes de fracture profondes. "Les courants sociétaux entre perspectives progressistes et positionnements plus conservateurs se retrouvent dans l'Eglise. Il ne faudrait surtout pas que les évêques se laissent impressionner par ceux qui sont dérangés par les chiffres de la Ciase et voudraient les contester. Les études ont suivi des protocoles scientifiquement validés, elles sont fournies par la Commission dans toute leur complexité humaine et sociétale, et c'est bien là une garantie de leur justesse et des réponses concrètes qu'elles appellent", note Marie-Jo Thiel, professeure et auteure de L'Eglise catholique face aux abus sexuels de mineurs (Bayard). Mais le risque est là. Deux grilles de lecture s'affrontent autour de la question des abus sexuels : "Celle du pape François qui parle d'une responsabilité systémique, il l'évoque depuis longtemps avec la question de l'autorité. Et celle de Benoît XVI qui voit en mai 68 et le libéralisme sexuel la cause de ces abus. Ce sont deux schémas analytiques qui divisent l'épiscopat français", résume Céline Béraud, sociologue et auteur du Catholicisme français à l'épreuve des scandales sexuels (Seuil).
Lors des séances de travail consacrées aux abus sexuels - ce mardi 2, puis les après-midi des 4 et 5 et la matinée du 6 -, les évêques ont l'obligation d'avancer. Mais Eric de Moulins-Beaufort n'a guère de moyens de les y contraindre. "Comme président de la CEF, il a comme rôle de préserver l'unité de l'Eglise via celle des évêques ! Ce n'est pas très simple car selon le droit canon, il n'a aucun 'pouvoir de pression' sur ses confrères, chaque évêque est 'chef' en son diocèse. Il a cependant fait preuve jusqu'ici de capacité de conciliation et de compétence ; et c'est ce qui lui a valu d'être élu à ce poste", reprend Marie-Jo Thiel. Reste qu'en mars dernier, lors d'une précédente assemblée plénière, il n'était pas parvenu à dégager un consensus parmi ses pairs. Deux questions avaient particulièrement divisé la hiérarchie catholique : celle de la reconnaissance de la responsabilité et celle de la réparation, via une indemnisation financière.
En seront-ils capables cette fois ? Rien n'est moins sûr. Certes, samedi 6 novembre, un "geste mémoriel" sera effectué à l'égard des victimes, mais pour le reste, c'est la grande inconnue. Alors que la commission Sauvé a préconisé une indemnisation personnalisée en fonction des préjudices subis et financée par les agresseurs et l'Eglise de France, certains évêques ne veulent ni reconnaître une responsabilité collective de l'institution, ni payer pour les crimes des autres. Conscients que le consensus sera difficile à obtenir, les dirigeants de la CEF étaient incapables, à la veille du démarrage de l'assemblée, de dire quels pourraient être les contours des résolutions soumises au vote à l'issue de la semaine de réflexion. Peut-être faudra-t-il même attendre la prochaine assemblée, au mois de mars 2022, pour connaître le détail des dispositifs proposés. Pas sûr que les victimes, les fidèles et les observateurs laïcs soient prêts à attendre aussi longtemps. Dans ce cas, Eric de Moulins-Beaufort se retrouvera en première ligne pour justifier d'atermoiements incompréhensibles au regard de l'ampleur des crimes commis depuis des décennies.
