C'est un sujet qui cristallise les tensions, et ce quelques jours avant le premier tour des législatives. Samedi 4 juin, à Paris, des policiers ont ouvert le feu sur une voiture qui refusait d'obtempérer, blessant grièvement le conducteur et tuant la passagère. Alors qu'une enquête a été ouverte par l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), pour "violence avec arme par personne dépositaire de l'autorité publique" et "violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner par personne dépositaire de l'autorité publique", les réactions syndicales et politiques se sont depuis multipliées, dont celle, tapageuse, de Jean-Luc Mélenchon qui estime que "la police tue". Jacques de Maillard, professeur de science politique à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye et auteur de Polices comparées estime qu'une "nébuleuse associative" a réussi à placer la question des violences policières au centre du débat public. Entretien.

L'Express : Alors que l'enquête venait d'être ouverte, les syndicats de policiers Alliance et Unité SGP ont directement partagé leur soutien à leurs confrères mis en cause. Comment expliquez-vous leur positionnement ?

Jacques de Maillard : Chez les syndicats, il y a une logique très forte de défense automatique et immédiate de la corporation, bien qu'il y ait des nuances entre leurs positions. Alliance est l'expression la plus nette de cette logique de "défense des troupes", de mobilisation. Rappelons que les policiers font face à des difficultés fortes et des agressions qui, si elles ne font pas nécessairement le quotidien de leur action, en tissent la toile de fond. Mais le problème de cette approche, c'est qu'elle se fait au détriment d'une réflexion plus générale sur la place du policier dans la société, et des conditions d'utilisation de sa force.

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A l'inverse, les acteurs politiques sont souvent dans une logique très ambivalente. Parfois, lorsqu'il y a des images choquantes, comme dans l'affaire Michel Zecler, il peut y avoir des prises de parole, même au plus haut niveau. Mais en règle générale, les politiques sont très prudents quand il s'agit de se positionner. Ils sont en général dans une position de soutien aux forces de l'ordre, sans véritablement avoir de recul sur les réalités de leur travail, qu'ils connaissent d'ailleurs assez mal.

Jean-Luc Mélenchon, lui, a nourri la polémique. "La police tue et le groupe factieux Alliance justifie les tirs et la mort pour "refus d'obtempérer". La honte c'est quand ?", a-t-il écrit sur Twitter le 6 juin, suscitant l'indignation de ses opposants. Comment expliquer ce discours ?

Il y a déjà eu des discours critiques sur la police qui ont pu être portés par des politiques. En 2012, alors candidat à la présidentielle, François Hollande avait par exemple présenté un projet sur les contrôles au faciès... rapidement abandonné une fois en fonction. Mais je n'ai jamais vu un responsable politique de premier plan critiquer l'institution de façon aussi virulente. Cela s'explique par le personnage politique qu'incarne Mélenchon, qui a toujours eu cette volonté d'avoir une voix singulière, ainsi que par le type de prises de position que favorisent les réseaux sociaux.

Je n'ai jamais vu un responsable politique de premier plan critiquer l'institution de façon aussi virulente

Mais il ne faut pas non plus omettre que Mélenchon est en campagne, et qu'il sait qu'il peut se démarquer sur ce sujet pour mobiliser politiquement certains segments de la population préoccupés par les violences et discriminations. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que La France insoumise a des prises de position marquées sur les violences policières. Notons que ses alliés, sans reprendre ses mots, posent également la question de l'utilisation légitime et proportionnée de la force par les policiers.

Pourquoi ces violences cristallisent-elles les tensions dans le débat public ?

Si elles occupent beaucoup plus d'espace dans le débat public qu'il y a trente ans, cela ne veut pas dire pour autant que la police est devenue plus violente. L'évolution porte en réalité sur la visibilité de ces violences, et les recompositions de la société, plus fragmentée et plus critique. Il y a notamment une nébuleuse associative qui s'est saisie de cette question, non pas dans un registre politicien strict, mais dans un registre politique beaucoup plus large sur les enjeux de police, de discriminations et de droits humains.

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Ce sont par exemple des organisations de défense de libertés publiques, telles que la Ligue des droits de l'Homme ou Amnesty, ou des structures comme le Comité Adama et Open society. Celles-ci remettent de plus en plus en question la parole d'autorité tenue par les organisations policières, et ce mouvement est travaillé par des logiques transnationales. La mort de George Floyd aux Etats-Unis, par exemple, a eu un écho considérable dans plusieurs pays, dont la France. Tous ces éléments font qu'on en parle davantage, et que cette question devient un vrai enjeu de l'agenda politique.

Selon le dernier rapport de l'IGPN, depuis 2017, le nombre de tirs sur des véhicules en mouvement a augmenté par rapport aux années précédentes. Quelles en sont selon vous les causes ?

On compte en effet 152 tirs sur des véhicules en mouvement en 2020, contre en général 120 entre 2010 et 2016. En 2017, un changement de législation a assoupli l'usage des armes à feux des policiers : désormais, si les véhicules en mouvement représentent un danger, les policiers peuvent tirer. L'hypothèse probable, c'est que cette nouvelle loi, qui est en réalité un alignement des règles sur celles des gendarmes, a participé à l'augmentation du nombre des tirs.

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Mais ce que l'on voit aussi dans la durée en lisant les rapports de l'IGPN, qui ne permettent d'ailleurs pas de conclure à la légitimité ou pas des tirs constatés, c'est qu'il y a une augmentation globale des décès (32 en 2020), tirs de lanceurs de balles de défense ou de pistolets à impulsion électrique. Dans la mesure où on ne peut pas établir objectivement de l'augmentation de la délinquance, l'institution doit réfléchir à son utilisation des armes à feu et à la formation des policiers. Cette question résonne aussi avec celle de l'usage des gaz lacrymogènes, interrogeant l'usage proportionné et légitime de la force.

Que dit précisément la loi concernant le refus d'obtempérer ?

Avant 2017, les policiers, comme tout citoyen, étaient soumis au principe de légitime défense, établi par le Code pénal. Avec la nouvelle loi, si les principes "d'absolue nécessité" et de "stricte proportionnalité" liés à la légitime défense restent en vigueur, les policiers sont autorisés à tirer en cas de refus d'obtempérer s'ils ne peuvent stopper la voiture autrement, et si, dans sa fuite, le conducteur est "susceptible de perpétrer (...) des atteintes à leur vie ou a leur intégrité physique ou à celles d'autrui".

Concrètement, si je pars à un panneau "Stop" et que vous cherchez à m'arrêter, vous n'avez pas le droit de me tirer dessus. Dans les faits, l'enjeu sera de savoir si le conducteur représentait un danger.