La "suppression" de l'ENA ? "C'est l'arlésienne du quinquennat qui resurgit régulièrement à l'occasion de la sortie d'un rapport ou d'annonces gouvernementales distillées au compte-gouttes, soupire ce haut fonctionnaire, lui-même diplômé de l'Ecole nationale d'administration. Bref, beaucoup de bruit pour rien à chaque fois..." Le 8 avril dernier, pourtant, Emmanuel Macron a dévoilé le plan d'envergure que l'on n'attendait plus. Une véritable "révolution", affirment les macronistes. Tout serait réuni pour, enfin, rompre avec la logique infernale de reproduction des élites, impulser une plus grande diversité sociale, reconnecter les hauts fonctionnaires aux réalités de terrain, mettre fin aux rentes à vie... Et ce, grâce à ce nouvel Institut du service public créé pour remplacer l'ENA dès 2022. En plus d'endosser toutes les fonctions de l'actuel établissement, l'ISP proposera un "tronc commun" à 13 autres écoles de service public et intégrera une "Ecole de guerre de la haute fonction publique", inspirée de la filière de formation d'excellence des militaires.
Las, le projet divise. "Usine à gaz", "copie brouillonne", les mêmes mots reviennent, aussi bien chez les traditionnels défenseurs de l'ENA, que chez ceux qui misaient sur une transformation en profondeur. "S'agira-t-il, une fois de plus, d'un effet d'annonce suivi d'un écart grandiloquent ou grotesque - au choix - entre les intentions et les actes, ou d'une vraie révolution ?" interroge Adeline Baldacchino, ancienne élève de l'ENA et auteure de La Ferme des énarques (éd. Michalon, 2015).
Si le plan, qui reprend plusieurs propositions du rapport Thiriez rendu en février 2020, paraît ambitieux sur le papier, beaucoup de zones d'ombre subsistent. Il en est ainsi de l'accès aux grands corps, le Conseil d'Etat, la Cour des comptes et l'Inspection générale des finances, où se forment les réseaux qui font les carrières les plus prestigieuses. Le concours d'entrée reste en vigueur, les élèves du futur ISP endosseront tous le titre "d'administrateurs de l'Etat" et formeront un corps unique, mais le classement de sortie, vu par Emmanuel Macron comme un principe de "méritocratie républicaine", est maintenu et jouera pour les premières affectations.
Et après ? Quid de l'accès aux trois corps les puissants de France ? "Ces derniers continueront de recruter sur la base du classement de sortie. Mais ils ne le feront plus directement puisque les jeunes diplômés auront passé quelques années sur le terrain avant de les rejoindre", avance Daniel Keller, président de l'association des anciens élèves de l'ENA.
"La réforme ne suffira pas à relancer, à elle seule, l'ascenseur social"
Le texte officiel peut donner lieu à diverses interprétations... et donc à des luttes d'influence dans les semaines à venir. "C'est quand même incroyable de présenter un projet de réforme d'une manière aussi confuse et tronquée !" tempête le directeur de recherche au CNRS Luc Rouban qui, pour sa part, dresse deux scénarios possibles. "Soit, effectivement, les grands corps continueront de s'appuyer sur le classement de sortie, ce qui veut dire que rien ne changera, avance le politologue. Soit le classement n'a plus d'importance. Auquel cas, on risque de revenir à ce que l'on a connu avant la guerre, c'est-à-dire à un système très opaque."
Le chef de l'Etat souhaite que certaines mesures entrent en vigueur dès 2022. Pour cela, l'exécutif devra sans doute procéder par ordonnance, d'ici au 7 juin prochain. Le timing, plus que serré, donne des arguments à ceux qui dénoncent "un simple effet d'affichage" ou un "plan marketing" lancé à un an de la présidentielle. "Emmanuel Macron a voulu démontrer qu'il restait fidèle à ses engagements de 2017 sans pour autant aller trop loin et sans se mettre à dos les grands corps de l'Etat", analyse Luc Rouban, pour qui "cette forme de compromis n'aboutira pas à de véritables changements". Pour d'autres, le vrai sujet était ailleurs. "Il aurait mieux valu s'attaquer véritablement à la gestion des carrières et des parcours dans la haute fonction publique plutôt que de se focaliser sur le logiciel de départ", insiste Daniel Keller.
Damien Zaversnik, énarque et président de l'association La Cordée, nous invite, lui, à élargir l'analyse : "Cette réforme ne suffira pas à relancer, à elle seule, l'ascenseur social. Pour bien faire, il faudrait agir dès le secondaire ou dès l'accès aux grandes écoles et aux universités françaises prestigieuses", regrette-t-il. Ce qui ne semble pas être à l'ordre du jour.
Quelques dates
1945 : Naissance de l'Ecole nationale d'administration
2019 : Emmanuel Macron annonce vouloir supprimer l'ENA
2021 : Remplacement de l'ENA par l'Institut du service public (ISP)
