Une marque de solidarité et de réconfort aussi discrète que précieuse. Le 17 octobre 2020, au lendemain de l'assassinat de Samuel Paty, Léa adressait un message à son professeur de collège : "Bonjour Monsieur, au vu de l'évènement bouleversant qui s'est déroulé hier, mes pensées se sont dirigées vers vous et tous les professeurs qui ont à coeur de nous transmettre tous ces savoirs essentiels. Je tenais à vous envoyer mon soutien car je sais votre implication pour nous enseigner les valeurs de la République. Je tenais à vous remercier de vos précieux enseignements qui me permettent, entre autres, de mesurer la gravité de cet attentat et de pouvoir l'expliquer à mon tour. Bon courage à vous".
Voilà plus de 20 ans que Iannis Roder dispense ses cours d'histoire-géographie et d'enseignement moral et civique à ses élèves de Seine-Saint-Denis. Conscient du caractère essentiel de sa mission, ce spécialiste particulièrement engagé dans la défense des valeurs de la République - il est également membre du Conseil des sages de la laïcité, directeur de l'Observatoire de l'éducation de la Fondation Jean-Jaurès et responsable des formations au mémorial de la Shoah - se dit aujourd'hui particulièrement inquiet.
Dans son nouveau livre, La Jeunesse française, l'école et la République, qui paraît ce mercredi 31 août aux éditions de L'Observatoire, celui qui a également participé au Think Tank de L'Express pendant la campagne présidentielle évoque les nombreux écueils auxquels ceux que l'on appelait autrefois "les hussards de la République" se heurtent aujourd'hui : accroissement des inégalités scolaires et du manque de mixité sociale au sein des établissements, défiance d'une partie des jeunes vis-à-vis de nos institutions et de notre modèle démocratique, retour du religieux susceptible de bouleverser certains enseignements, méconnaissance ou défiance vis-à-vis du principe de laïcité chez certains élèves mais certains enseignants.... Un état des lieux bien sombre mais qu'il convient de regarder en face. Entretien.
L'Express : Votre livre sonne comme un cri d'alarme. L'école républicaine est-elle vraiment en train de vaciller ?
Iannis Roder : Les mots sont un peu forts, je parlerais plutôt d'un "cri d'alerte". L'objet de ce livre est d'attirer l'attention sur cette partie de la jeunesse qui tend à s'éloigner des idées défendues par la République. Tous les jeunes ne sont évidemment pas concernés, loin de là ! Mais les études, les sondages et les enquêtes sur lesquels je me suis appuyé montrent cette prise de distance progressive de beaucoup vis-à-vis des principes qui sont les fondements de notre modèle politique. Le gros problème, aujourd'hui, est que l'école, dont la mission était de "faire des Républicains" comme disait Ferdinand Buisson, remplit de moins en moins ce rôle. L'institution scolaire ne me semble plus en mesure de contrarier ce mouvement, ce qui me paraît très inquiétant.
A quelles difficultés est-elle confrontée ?
Les facteurs sont très nombreux. Le premier, bien connu et pointé par les enquêtes internationales, est bien sûr la baisse du niveau scolaire qui touche d'abord les enfants des classes populaires et que l'on a du mal à enrayer. A noter que l'école n'est pas la seule responsable. La question sociale, dont nous ne sommes pas en mesure de tempérer l'impact, du fait, par exemple, du manque de moyens médico-sociaux dédiés aux familles, pénalise de nombreux élèves de ces quartiers. Plus généralement, on constate chez beaucoup d'enfants et d'adolescents une difficulté certaine à se mettre au travail et l'instauration d'un certain fatalisme. Comme s'ils ne voyaient pas l'intérêt de l'effort et de l'apprentissage. A cela s'ajoutent l'omniprésence des écrans, l'utilisation chronophage des réseaux sociaux qui modifient leur vision du monde et engendrent parfois une dangereuse confusion entre le réel et le virtuel. Tout cela joue sur leur capacité à se concentrer et à construire une pensée autonome.
Vous pointez aussi du doigt le manque de mixité sociale dans les établissements scolaires, particulièrement criant en France...
Oui cette absence de mixité sociale se double d'une absence de mixité culturelle et favorise l'entre-soi. Ce qui est très dommageable à la fois pour les enfants, pour l'école mais aussi pour la République qui ne parvient pas souvent à faire se côtoyer des jeunes d'horizons différents. Le risque est que les élèves se retrouvent de plus en plus enfermés dans leurs propres convictions à la fois culturelles et religieuses, ce qui peut aboutir progressivement à la construction d'un contre modèle. Or nous ne devons pas perdre de vue que le rôle de l'institution scolaire est, au contraire, de les aider à s'ouvrir à d'autres visions du monde. Hélas, elle est de moins en moins armée pour cela.
Les sondages montrent que les jeunes sont de plus en plus critiques à l'égard de notre système politique et démocratique. Quelles leçons en tirer ?
Lors des dernières élections législatives, 70 % des 18-34 ans - donc des jeunes au sens large - se sont abstenus de voter. Ce qui doit effectivement nous alerter et nous amener à nous interroger. Comment se fait-il qu'une partie de la population en soit arrivée à se dire que son avis ne compte pas, que son vote ne sert à rien ? Leur appréhension du fonctionnement démocratique semble également problématique. Nous vivons dans une société qui tend à aller vers le "tout, tout de suite". Or la mise en application de la décision politique requiert du temps, ses conséquences ne sont pas visibles immédiatement. Il y a là un hiatus entre ce que peut le pouvoir politique et les attentes d'une partie importante des jeunes.
Nos décideurs ont un rôle à jouer, notamment sur la manière de mieux les intéresser et les impliquer dans les mesures qui sont prises tout comme l'école a un rôle à jouer pour mieux expliquer le fonctionnement d'une démocratie représentative. Prenons l'exemple du climat, sujet de préoccupation pour nous tous mais encore plus pour une partie conséquente de notre jeunesse. Il faut prendre en compte ces considérations afin de les inclure dans la réflexion, dans la mise en perspective des solutions envisagées et la recherche de solutions.
Que peut l'école face à cette défiance vis-à-vis de nos institutions ?
L'école a, elle aussi, une responsabilité notamment en ce qui concerne le travail d'éducation à ce que sont nos institutions démocratiques et comment elles fonctionnent. Je suis très frappé de voir qu'une partie des élèves se dit séduite par une sorte de démocratie directe. Ce qui, dans un pays de près de 68 millions d'habitants, ne peut évidemment pas fonctionner. C'est un leurre complet ! Cela touche à l'idée du "tout, tout de suite" que j'ai déjà évoquée. Notre rôle à nous enseignants est d'autant plus crucial que les anciennes organisations de jeunesse, les colonies de vacances, les associations culturelles et sportives sont en perte de vitesse et que les partis politiques comme le PCF qui était très présent autrefois dans certains territoires, sont en voie de délitement. Dans certains quartiers, ces structures d'éducation populaire sont peu à peu remplacées par d'autres instances politico-religieuses qui, sous couvert de faire de l'aide aux devoirs ou de proposer des cours de soutien, tentent d'imposer leur propre agenda qui n'est pas un agenda républicain.
Vous évoquez également dans votre livre un retour du religieux qui vient percuter certains principes fondamentaux de l'école laïque. Cette tendance est-elle en train de gagner du terrain ?
Oui c'est que démontrent plusieurs études. Ce phénomène rejoint le problème du manque de mixité à l'école dont je viens de parler et qui débouche sur une absence de confrontation de visions différentes du monde. Une majeure partie de mes élèves revendiquent très clairement leur religion. Ce qui est tout à fait leur droit bien sûr, à condition que leurs croyances n'entrent pas en collision avec les enseignements et les missions dont l'institution a la charge. Mais, parce que ces élèves ne vivent quasiment qu'avec des gens eux-mêmes croyants ou pratiquants, ils ont parfois du mal à concevoir que ne pas croire soit possible.
Lorsque, en septembre 2021, je leur ai présenté le sondage de l'Ifop révélant que 51 % des Français - soit la majorité - se disaient non croyants, ils se sont montrés très sceptiques. Au fil des échanges, certains m'ont rétorqué "oui mais ça, c'est un truc de Français", s'excluant, en passant, de cette nationalité qu'ils possèdent. Comme il n'y a pas d'autres élèves présents pour leur rétorquer qu'ils ne pensent pas forcément comme eux, la seule interface avec le reste de la société est bel et bien l'école.
Il arrive de plus en plus souvent que certains élèves se réfugient dans un silence désapprobateur lorsque certains enseignements semblent en opposition avec leurs croyances ou leurs convictions religieuses. En quoi est-ce plus dangereux qu'un désaccord exprimé frontalement ?
Quand il n'y a plus de confrontation, il n'y a plus de dialogue. Or sur toutes les questions qui touchent à l'apprentissage de la démocratie, des valeurs républicaines, le dialogue est primordial. Il est très important que les élèves puissent exprimer ce qu'ils ont envie de dire sans peur d'être blâmés de façon à ce que nous, enseignants, puissions argumenter et répondre à leurs interrogations. Or il est de plus en plus fréquent que nos élèves se retrouvent enfermés dans un conflit de loyauté vis-à-vis de leurs familles. Que des parents disent à leur enfant "tu vas à l'école pour apprendre à lire, écrire, compter mais tu ne prends absolument rien du reste et tu te tais". Il est alors beaucoup plus difficile pour l'institution scolaire de remplir son rôle. Lutter face à ce silence qui s'instaure est l'un des grands défis à venir pour les enseignants.
Les professeurs sont en première ligne de la République. Or certains semblent s'éloigner d'une de leurs missions premières qui est la transmission des valeurs républicaines. Pour quelles raisons ?
Différents facteurs expliquent ce phénomène. Le premier est le manque de formation. J'ai été très frappé par un article récent de Libération, un peu à charge contre la nouvelle épreuve orale que doivent désormais passer les futurs enseignants sur, justement, le rôle du fonctionnaire et les valeurs de la République. Une candidate recalée y expliquait en substance "moi je voulais faire ce métier parce que j'aime ma matière, ma discipline, et non pas pour être agent de l'Etat". Or en disant cela, je pense qu'elle légitime totalement cette épreuve. Bien sûr qu'en embrassant cette profession on devient fonctionnaire, donc un agent de l'Etat. Que l'on soit professeur de SVT, de mathématiques ou d'histoire-géographie, ce sont les principes et les valeurs de la République que nous sommes tenus de transmettre en même temps que notre discipline. Ce qui est parfois mal compris par une partie des enseignants, notamment par les plus jeunes.
Il y a aussi ceux qui rejettent certaines valeurs républicaines au nom de convictions idéologiques ou politiques...
Oui, certains enseignants sont des militants politiques, parfois engagés également sur le plan syndical, qui n'adhèrent pas à la République telle qu'elle se définit aujourd'hui. Même si ce comportement reste à la marge, il arrive ainsi que certains ferment volontairement les yeux en cas de non-respect de la loi de 2004 relative à l'interdiction du port de signes religieux ostentatoires à l'école. Voire s'y opposent ouvertement. Le fait que Sud Education 93 évoque une "loi raciste et sexiste" dans le cadre de certaines de ses formations syndicales pose question. S'agit-il là d'un appel à la désobéissance à la loi de la République ? Ce qui serait grave pour des fonctionnaires ! Pour peser davantage, ces militants politiques mettent en place des stratégies de regroupement dans certains établissements. Ces derniers ne sont pas difficiles à identifier : le fait de trouver sur le site internet ou la page Facebook d'un de ces collectifs la mention "tel collège ou lycée en lutte" est un indicateur. En lutte permanente..., contre quoi d'ailleurs ? Je me le demande bien...
Les établissements scolaires implantés dans des quartiers dits difficiles souffrent d'un turn-over important au sein des équipes pédagogiques. En quoi est-ce un handicap et comment y remédier ?
Effectivement, les enseignants nommés dans ces quartiers y restent 4 ou 5 ans pour la plupart, puis partent ailleurs. Or on sait que les élèves ont besoin de stabilité, de figures de référence auxquelles se rattacher. Le fait qu'ils se retrouvent avec des professeurs que leurs grands frères ou grandes soeurs ont connus permet d'instaurer d'emblée un climat de confiance et d'apaisement. J'en fais moi-même l'expérience chaque année. Il est également important pour les équipes pédagogiques de pouvoir faire des projets et de travailler sur le long terme. Comment faire pour inciter les enseignants à s'investir dans la durée sur ces territoires ? Je n'ai pas de solution miracle mais plusieurs pistes sont à explorer comme celle, bien sûr, de la revalorisation salariale. A la Fondation Jean-Jaurès, nous avions aussi proposé de créer une prime liée au pouvoir d'achat régional, parce qu'on ne vit évidemment pas de la même façon à Limoges ou en Ile-de-France avec un même salaire. Aujourd'hui, beaucoup de mes jeunes collègues vivent à plusieurs en colocation faute de moyens pour se loger décemment à Paris ou en proche banlieue.
Au bout de 23 ans d'exercice en Seine-Saint-Denis, y croyez-vous encore ?
Bien sûr ! Moi qui suis sur le terrain, je sais que l'on peut obtenir des résultats. A force de pédagogie et de discours très didactiques enrichis d'un fond solide, on peut faire comprendre beaucoup de choses aux élèves. Même si avec certains gamins, ceux qui rencontrent de profondes difficultés scolaires, on ne peut évidemment pas faire de miracles. Mais oui j'y crois, sinon je serais parti depuis longtemps. Chaque année je me confronte à de nouveaux élèves qui arrivent avec leurs positionnements, leurs convictions, leurs croyances.
Le dialogue que j'entame avec eux se poursuit sur toute l'année et je le vois évoluer au fil des jours. Alors imaginez tout ce que l'on peut faire sur quinze ans de scolarité ! Parfois notre travail aboutit à des témoignages comme celui de la petite Léa qui, au lendemain de l'assassinat de Samuel Paty, m'envoyait ce témoignage de soutien et d'encouragement. Je sais très bien qu'ils sont des dizaines et des dizaines à penser comme Léa, même si tous n'exprimeront pas ainsi leurs sentiments. C'est ce qui me pousse à continuer.
