Religieuse dominicaine, théologienne, Véronique Margron a une parole rare parce que franche sur la pédophilie dans l'Eglise. Alors que la commission Sauvé rend ses conclusions le 5 octobre au terme de deux ans et demi d'enquête, du recueil de nombreux témoignages et d'un travail approfondi dans les archives, elle met en garde contre la tentation de mettre le couvercle sur les crimes passés. Elle est aussi l'une des rares à appeler l'Eglise à assumer une "responsabilité collégiale". Un propos d'autant plus fort qu'en tant que présidente de la Conférence des religieuses et religieux en France (Corref), elle est commanditaire du rapport de la Commission sur les abus sexuels dans l'Eglise (Ciase) au même titre que les évêques.
L'Express : Pensez-vous que la publication du rapport de la Ciase va provoquer un électrochoc dans le monde catholique ?
Véronique Margron : Si l'annonce d'une catastrophe et l'explication de ce qui nous y a conduits, ne mène pas à un immense choc, c'est alors pire que tout. Ce serait incompréhensible et terrible qu'il n'y ait pas d'émotion profonde autour de ce rapport. Je pressens qu'il sera pire que ce que l'on sait déjà. Le travail systématique de la commission, le croisement des témoignages, des archives, des enquêtes ne peut mener qu'à quelque chose de beaucoup moins parcellaire que ce qu'on a pu reconstituer jusqu'à aujourd'hui. Déjà, alors que je suis dans l'Église comme religieuse depuis de nombreuses années, que j'ai rencontré des victimes, que je crois avoir, un peu au moins, conscience du trauma créé, je n'imaginais pas le 1/10e des informations découvertes au fil des années grâce aux victimes et au travail de la presse. Pas une seconde je ne pensais auparavant qu'il y avait un caractère systémique ou, à tel ou tel endroit, des organisations criminelles. Avant, on ne voyait quasiment rien, les années récentes nous ont obligés à voir un peu, le rapport Sauvé va nous faire voir et comprendre beaucoup plus.
D'où viendra l'émotion ?
De ce que l'on sait de l'écriture du rapport, il sera tissé autour des témoignages, il ne sera pas froid, analytique. Ce sont ces visages bien concrets, ces vies brisées et empêchées qui donneront chair aux études faites. Là est ce qui fait émotion, cette confrontation à des vies réelles. Mais encore faut-il que soit de l'émotion utile - non l'émotion de nos sociétés médiatiques et éphémères, mais une émotion qui donne honte, qui nous fait nous indigner, qui mette en état d'effroi et de prise de décisions.
Faut-il une réaction immédiate de l'Église ?
Le 5 octobre est la matinée de la restitution du travail de la Ciase. Compte tenu de l'investissement extraordinaire des membres de la commission et de ceux qui l'ont aidée, il serait déplacé et profondément injuste que toute la place ne lui soit pas donnée afin qu'elle puisse restituer ses travaux. Les deux conférences, celle des évêques comme celle des religieuses et religieux, nous aurons le temps - et le devoir - de parler. Mais après. J'irais même plus loin, j'aimerais bien que nous, Eglise, nous nous taisions un instant. Un temps de sidération est nécessaire pour prendre conscience que ce qui est dit et documenté dans le rapport est vrai ; pour laisser la place aux visages des milliers de victimes. Je trouverais terrible que le 5 à midi, on multiplie les prises de parole pour contester un chiffre, repérer une erreur, discuter une recommandation... Dans une société où personne n'échappe à l'immédiateté, face à ce qui est indicible, inintégrable, ce serait là une façon de s'échapper de cette nécessaire confrontation. Il faut un silence intérieur pour accueillir cet impensable de l'ampleur de ces drames et de ces crimes. Ensuite, il nous faudra bien sûr continuer à travailler pour prendre des décisions.

Jean-Marc Sauvé, président de la commission chargée par l'épiscopat d'enquêter sur les abus sexuels sur mineurs dans l'Eglise, présentera ses conclusions le 5 octobre.
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Vous, Corref, avez déjà travaillé sur des évolutions à mettre en oeuvre. Comment les articuler avec les préconisations à venir de la Ciase ?
Au départ, nous avions fixé un principe qui était de ne pas prendre de décisions précises avant le rapport de la Ciase. Avant tout nous avons effectué de nombreuses sessions de formation auprès des responsables religieux sur la signification des abus, leurs conséquences, ce qui les rend possibles. Ainsi que sur le lien entre l'ensemble des abus, de pouvoir, spirituel, de conscience, sexuels. Puis au fil de nos assemblées générales, notamment celles de novembre 2020 et d'avril 2021, nous avons fait des propositions autour de la justice réparatrice, définissant ainsi un cadre pour accueillir le rapport Sauvé. La première étape, c'est de faire la lumière. Le rapport Sauvé est donc une étape déterminante. La deuxième est de pouvoir manifester notre honte, notre indignation, pour de vrai. Ensuite, prendre les décisions et les orientations afin de pouvoir assurer que de tels méfaits, souvent couverts ou déniés par nos institutions, ne pourront se reproduire et que la parole des victimes, les conséquences des abus subis, tout cela ne pourra plus être minimisé. Enfin la dernière étape portera sur la réparation individualisée à apporter aux victimes.
Certains contestent la légitimité de la commission Sauvé en matière d'organisation de l'Église...
La commission est légitime en ce qu'elle aura vu l'Église par le pire et par la négation du message de l'Évangile qui ne cesse de répéter qu'il "faut prendre soin des plus fragiles qui sont le visage du Christ.". C'est d'avoir fait face à pareilles ténèbres qui, pour moi, donne légitimité à parler de l'Église, de sa gouvernance, de son droit. D'autant que des théologiens et spécialistes du droit de l'Église sont membres de la Ciase. Personnellement, je ne pouvais imaginer que tant de victimes l'avaient été dans des circonstances liées aux sacrements de l'Église, spécialement la confession. Alors oui cela rend vraiment légitimes les éventuelles préconisations de la commission Sauvé sur ces points.
Sur la question de la réparation, avez-vous eu des débats importants, comme les évêques qui ont le plus grand mal à aboutir à un consensus ?
La question de la réparation mène à un premier et douloureux constat : personne ne peut réparer le mal subi dans l'intime de la chair. Personne ne peut rendre son enfance à une victime. Ou son insouciance. Réparer ce qui est possible est alors plus impérieux encore. L'organisation de la vie religieuse fait que les choses sont assez claires : si une personne a été victime d'un religieux de tel institut, par exemple les jésuites, les dominicains ou les carmes, et bien c'est la congrégation concernée qui prendra en charge cette réparation. Cela fait très largement consensus. Nos débats ont surtout porté sur la dimension de la responsabilité. La Corref est constituée des instituts religieux féminins et masculins. Au sein des congrégations féminines, masculines parfois aussi, il y a des membres qui ont subi, enfants ou adultes, des atteintes sexuelles par des clercs. Engager, avec gravité, notre responsabilité à tous, femmes et hommes est alors un acte très profond de solidarité entre nous et en faveur des personnes victimes, de leurs proches. En faveur de la justice. C'est bien sûr bien tard. Mais c'est ce qui incombe à notre génération.
Ce qui n'est pas le cas chez les évêques...
Nous religieux, n'engageons que nous - les membres de nos instituts - dans la reconnaissance de la responsabilité. Les évêques sont responsables d'une portion du peuple de Dieu. C'est bien différent. Nous ne sommes nullement meilleurs. Mais notre situation institutionnelle est autre.
On a le sentiment que les évêques ont d'abord raisonné en termes de responsabilité juridique. Pas vous ?
Nous ne nous sommes pas posé la question en ces termes. Le réel est ce qu'il est : et il est celui de vies arrachées à la confiance, violées et violentées intimement. Un cadre juridique, quel qu'il soit, ne peut faire échapper à cela. Nous avons donc voulu travailler avant tout sur nos obligations éthiques, civiques, politiques (liées à notre gouvernance) sans omettre les obligations pénales ou civiles.
Vous avez de longue date fait des conférences sur le sujet des abus sexuels et de la pédophilie. Quelle vertu ont ces rencontres dans le monde catholique ?
Ce qui m'a frappé alors, c'est que je n'avais jamais vu autant de monde. Dans ma discipline comme théologienne, spécialiste des questions d'éthique, je faisais régulièrement des conférences sur des sujets de société. Là, j'ai rencontré des gens, très nombreux et attentifs, mobilisés, voulant comprendre. Avec cet effroi et cette émotion que pas une soirée ne se terminait sans que quelqu'un ne s'approche pour me dire : "ce que vous avez raconté, c'est mon histoire". C'était très impressionnant. Tous ces visages sont là, en moi.
Faut-il, au lendemain du rapport Sauvé, reprendre ces rencontres ?
Oui, j'en suis convaincue car plus la conscientisation sera large, plus la vigilance le sera aussi. Bien sûr, la vigilance revient avant tout aux responsables de l'Église, chacun dans son domaine. Mais cela ne suffira pas s'ils sont seuls.
Vous craignez des résistances ?
Il y aura sans doute des gens qui vont écarter les conclusions du rapport Sauvé, peut-être parce que justement c'est trop dur. Quand une réalité est terrifiante, il y a ce possible réflexe de survie de se dire " mais non, ce n'est pas possible". A nous, dans l'Église, d'être au plus proches des gens, des croyants, pour écouter, parler, expliquer. Et je ne peux que souhaiter très profondément qu'après le 5 octobre, des victimes qui n'ont pu encore parler, trouvent la force de le faire.
Craignez-vous un nombre de victimes bien au-delà de ce que l'on sait ?
Il y a quelques mois, Jean-Marc Sauvé, le président de la Ciase, annonçait 10 000 victimes, soit trois fois plus à peu près que le nombre de témoignages recueillis. Nous savons combien sur ces sujets des violences intimes, il y a de sous-déclarations et des victimes qui ne parlent pas. L'enquête de l'Inserm, faite en population générale, sera alors là pour approcher cette si sombre réalité des atteintes sexuelles dans l'Église catholique au regard de celles commises dans l'ensemble de la société française.
En établissant une comparaison avec l'école ou les clubs de sport, ne risque-t-on pas de minimiser la responsabilité de l'Église ?
Non, au contraire, car un crime est un crime. Le fait que d'autres en aient commis ne change rien à votre responsabilité. D'autant plus que l'Église porte - au nom de l'Évangile - une éthique du prochain, de la dignité inviolable de l'humain, de l'attention "aux plus petits" qui renforce cette responsabilité morale. Notre honte et notre indignation sont encore plus grandes.
