Les années passent et le constat demeure : les jeunes issus de milieux modestes ont bien du mal à se faire une place au sein des établissements les plus prestigieux de l'enseignement supérieur. "Nous allons mettre en place des circuits d'accès plus rapides aux grandes écoles", avait plaidé Emmanuel Macron, le 22 décembre dernier, dans un grand entretien accordé à L'Express. Ce jeudi 11 février prochain, le chef de l'Etat, devrait justement annoncer plusieurs pistes visant à relancer l'ascenseur social. Parmi lesquelles, la mise en place de nouvelles "classes préparatoires égalité des chances", destinées à mieux préparer les étudiants les moins favorisés aux métiers et aux concours du service public, sur l'ensemble du territoire. Un modèle qui pourrait être calqué sur celui de la "CP'ENA" (classe préparatoire au concours de l'ENA), abritée dans les murs parisiens de l'Ecole nationale de l'administration depuis 2009. Une deuxième classe prépa a également vu le jour en 2019 dans ses locaux de Strasbourg. Le bilan tiré de ce dispositif est-il encourageant ? Les résultats espérés sont-ils à la hauteur ? Quels sont les éventuelles écueils ou limites de ce système voué à être dupliqué ?

Antoine Comte-Bellot, coordinateur pédagogique de la CP'ENA de Strasbourg, énumère les nombreux avantages proposés à ces étudiants sélectionnés sur la base de critères sociaux, après examen de leur dossier scolaire et universitaire, et à la suite d'un entretien destiné à cerner leur motivation. "Tous bénéficient d'une bourse et d'un logement gratuit, ce qui leur permet de préparer sereinement les concours", avance cet énarque, auditeur à la Cour des comptes. "Sur le plan pédagogique, en plus des cours magistraux et des conférences de méthode, ils peuvent s'appuyer sur l'aide et les conseils d'un tuteur individuel, lui-même issu de l'ENA ou d'une autre école de la fonction publique". Seul bémol... de taille : les deux promotions ne comptent que 36 places (24 à Paris et 12 à Strasbourg) ! Une goutte d'eau dans l'océan de candidats qui rêvent de décrocher le prestigieux concours de l'ENA. Antoine Comte-Bellot reconnaît que la concurrence est rude : "Pour le concours externe, on dénombre environ mille candidats. Sachant que, rien qu'à Sciences-Po Paris, ils sont déjà 400 à le préparer."

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Autant dire que le nombre d'anciens élèves de la CP'ENA à avoir intégré l'Ecole nationale d'administration est extrêmement faible. "Une dizaine seulement en dix ans, soit un par an en moyenne. Ce qui est peu, c'est vrai", reconnaissait le directeur de l'ENA, Patrick Gérard, lors d'un entretien accordé à L'Express en octobre dernier. "Mais, si les élèves de nos classes préparatoires ne font pas tous l'ENA, ils réussissent d'autres concours, comme ceux de l'Institut national des études territoriales, des directeurs d'hôpitaux, des administrateurs de l'Assemblée nationale", insistait-il. Une enquête réalisée par l'école en mars 2019 avance que 73 % des 133 étudiants passés par la CP'ENA ont obtenu un concours A (pour 51% des lauréats) ou A+ (pour 49%) en cours de scolarité ou dans l'année qui a suivi leur sortie.

Pour Damien Zaversnik, issu de la promotion 2013-2014 de la CP'ENA, on aurait tort de se focaliser sur le seul taux de réussite à l'entrée de l'ENA. L'association La Cordée qu'il préside, fondée il y a quatre ans avec d'autres anciens élèves, milite pour une meilleure insertion des jeunes issus de milieux moins favorisés dans la fonction publique en général. En ce sens, la CP'ENA remplirait sa mission. "Elle peut permettre à des personnes, pas forcément issues du "sérail", ayant un bagage social, culturel et scolaire différent, d'occuper un poste d'encadrement dès la fin de leurs études. Une diversification des profils salutaire", poursuit cet énarque, originaire du Vaucluse, qui a lui-même bénéficié de cette ascension sociale par la fonction publique.

Une initiative qui s'apparente à un "filet d'eau tiède"

Autre argument avancé par les défenseurs de la CP'ENA : certains de leurs étudiants prennent parfois des chemins détournés et intègrent l'Ecole nationale d'administration plusieurs années après, par la voie du concours interne. Anaïs Ben Lalli, qui fait partie de la promotion actuelle de Strasbourg, vient de réussir le concours d'accès aux Instituts régionaux d'administration (IRA). "Je me vois bien tenter l'ENA un peu plus tard, une fois que j'aurai eu une expérience de terrain et que mon projet professionnel sera un peu plus construit et réfléchi", explique-t-elle. Cette jeune fille de 26 ans, dont le père était ouvrier qualifié, et dont la mère est assistante familiale, confie avoir encore du mal à se sentir légitime. "En seulement un an, il est difficile d'acquérir les codes ou la confiance en soi qui peut nous manquer. Même si les connaissances sont là, un gros travail reste à faire sur la forme", raconte-t-elle.

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Combien sont-ils à réussir le concours l'ENA plusieurs années après la sortie de la préparation "égalité des chances" ? Les chiffres ne le disent pas. "C'est bien le problème ! Les dirigeants sont très prolixes lorsqu'il s'agit de communiquer sur cette initiative. Mais, quand on leur demande d'avancer des résultats concrets, ils restent étonnamment discrets", regrette Luc Rouban, directeur de recherches au CNRS et membre du Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF). Pour lui, l'initiative, qui s'apparente à "filet d'eau tiède", est loin d'être concluante. "Pour agir vraiment sur le système de recrutement, il faudrait surtout modifier les épreuves du concours beaucoup trop calquées sur le modèle universitaire", avance le spécialiste.

Autre problème : la sélection sociale ne se joue pas seulement à l'entrée de l'ENA mais aussi à la sortie. "Parmi les rares étudiants de ces prépas qui arrivent à intégrer l'école, très peu arrivent à se hisser au rang des meilleures places du classement de sortie pour intégrer l'Inspection générale des finances, le Conseil d'Etat ou la Cour des Comptes", assène encore Luc Rouban. Le projet de suppression du classement de sortie qui permet d'accéder aux grands corps de l'Etat, un temps évoqué, ne semble plus à l'ordre du jour. "On est très loin des annonces faites par Emmanuel Macron il y a deux ans (le chef de l'Etat avait notamment envisagé la suppression de l'ENA, Ndlr)", poursuit le chercheur. On évoque de petites réformes techniques à la marge comme cette idée de "diversification des profils". Encore faudrait-il savoir vers quel modèle de haut fonctionnaire on souhaite tendre à l'avenir.".

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Un constat sévère que Damien Zaversnik est loin de partager. "Ces classes préparatoires intégrées, dites CPI, qui existent déjà à l'ENA et ailleurs, méritent d'être renforcées", insiste-t-il. Pour leur donner une chance de se développer et de monter en puissance, le président de La Cordée propose de les organiser sur deux ans plutôt que sur un an. Mais aussi d'augmenter le nombre de places dont elles disposent. "Elles doivent également pouvoir être rattachées, non plus uniquement aux écoles de service public, mais à des universités ou à d'autres structures de l'enseignement supérieur pour élargir le socle d'étudiants que l'on pourrait potentiellement intéresser", poursuit-il. L'enjeu est double. "Obtenir une meilleure diversification sociale dans la fonction publique est important sur le plan de l'équité. Mais cela permettrait aussi à l'administration de prendre des mesures plus efficaces et plus adaptées à la réalité des Français", insiste Antoine Comte-Bellot.

Le chemin est encore long... Une récente étude, menée par des chercheurs de l'Institut des politiques publiques, démontrait qu'en 2016-2017, les étudiants issus de catégories socioprofessionnelles défavorisées ne représentaient toujours que 9 % des effectifs des grandes écoles. Tandis que le taux de ceux issus de milieux très favorisés s'élevait à 64 %. Ce qui veut dire que, jusqu'ici, les discours volontaristes et les initiatives prises en faveur d'une meilleure mixité sociale depuis une dizaine d'années ont eu peu de retombées. Pour être réellement efficaces, elles nécessiteraient une meilleure coordination et surtout un changement d'échelle. Au risque, sinon, de se réduire à un effet d'affichage.