Dans sa cellule aux murs bleu turquoise, Patrick semble un peu perdu. Planté au milieu de la pièce, il observe le mobilier flambant neuf de sa nouvelle "chambre" de neuf mètres carrés - la télévision qui diffuse déjà le programme du soir en fond sonore, le futon sur lequel aucun détenu n'a encore dormi, le petit bureau qui lui fait face. Surtout, le sexagénaire découvre la douche et les toilettes individuelles installées dans un coin du minuscule studio. "Maintenant, je pourrais prendre ma douche quand je le désire", commente-t-il après un rapide aller-retour dans cette salle de bains de fortune. Le tour du propriétaire est rapidement terminé. "Je viens juste d'arriver, mais je vois bien que c'est très propre, et neuf", souligne Patrick, avant de jeter un regard aux barreaux qui encadrent la fenêtre, puis à l'unique lit. "Mais avant, on était quand même deux personnes par cellule. Ce n'est pas forcément agréable d'être solitaire, j'aime avoir quelqu'un à qui parler de temps en temps", souffle-t-il.

En cette nuit de novembre, le détenu semble quelque peu désorienté : en pleine soirée, il est l'un des premiers prisonniers à prendre place dans les quartiers du nouveau centre pénitentiaire de Lutterbach, dans le Haut-Rhin. Quelques heures plus tôt, il évoluait encore avec ses co-détenus dans les couloirs vétustes de la maison d'arrêt de Mulhouse, située à une dizaine de kilomètres de là. Mais l'endroit, construit en 1865, aux cellules défraîchies et aux installations défaillantes, ferme définitivement ses portes ce mercredi. Et ses 350 résidents doivent bien, dans l'intervalle, être transportés vers leur nouveau lieu de villégiature. Un événement exceptionnel, qui s'est déroulé en l'espace d'une nuit, de mardi à mercredi : de 21 heures à 5 heures du matin, 17 convois d'une vingtaine de prisonniers ont ainsi parcouru les dix kilomètres séparant les deux prisons, escortés par 350 policiers, gendarmes et CRS, ainsi que par 90 membres des Équipes régionales d'intervention et de sécurité (ERIS), spécialement recrutés et formés pour faire face aux situations de crise ou sensibles au sein de l'administration pénitentiaire.

"L'opération a nécessité beaucoup de préparation et de méthodologie"

Le transfert, loin d'être anodin, était préparé depuis des semaines - mais la date précise de l'événement est longtemps restée tue pour des raisons de sécurité. "Ce n'est pas le genre d'opération que l'on réalise régulièrement : elle a nécessité beaucoup de préparation et de méthodologie, et une mobilisation durant toute la nuit", rappelle Louis Laugier, préfet du Haut-Rhin. En début de soirée, la tension est palpable. Devant la maison d'arrêt de Mulhouse, des dizaines de membres des forces de l'ordre et des ERIS attendent le signal, fixant le bus aux vitres teintées qui amènera la première salve de détenus au nouveau centre pénitentiaire de Lutterbach. Depuis les fenêtres de la vieille prison, l'excitation des prisonniers se fait entendre : des cris et des rires retentissent dans la cour mal isolée du bâtiment, quelques insultes fusent en direction des journalistes réunis pour l'occasion devant l'entrée. Le personnel pénitentiaire reste impassible : le déroulé de la soirée a été calculé au millimètre, pour éviter le moindre retard ou de potentiels soucis de sécurité.

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"Le risque, c'est de faire attendre tout le monde, de dépasser le créneau horaire que l'on s'est fixé, d'augmenter les contraintes sur l'espace routier", explique Fabrice Bels, directeur du centre pénitentiaire de Lutterbach. "Les convois doivent se succéder à un rythme régulier, toutes les demi-heures. Il ne faut pas que ça s'arrête". Soudain, les talkies-walkies des policiers grésillent : le convoi est prêt à partir. En moins de quinze minutes, le car rejoint l'immense structure de Lutterbach, située à l'extérieur de la ville. Le bâtiment est impressionnant : derrière les lourdes portes d'acier se cache une surface de 55 000 mètres carrés, qui permet d'accueillir 520 détenus, répartis entre deux maisons d'arrêt - une pour hommes et une pour femmes - et un centre de détention, pour les peines allant de deux à huit ans. À l'intérieur, les prisonniers font leurs premiers pas dans un immense labyrinthe de couloirs immaculés, aux couleurs flashy et aux espaces communs spacieux. Dans la cour, plongée dans l'obscurité, le visiteur distingue des tables de ping-pong, des bancs, de la végétation... "Une prison n'a pas forcément à être sombre, je pense qu'on a dépassé ce stade", fait valoir Fabrice Bels.

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"Une prison n'a pas forcément à être sombre", fait valoir Fabrice Bels, directeur du centre pénitentiaire.

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"Le changement est énorme"

Échauffés par l'ambiance de déménagement qui règne dans la nuit, certains détenus tentent de se faire remarquer. "Aïe, aïe, aïe, salut France 3", lance un prévenu face à nos confrères, enchaînant quelques mimiques devant la caméra. "Bonjour les journalistes !", ricane un autre en entrant dans le premier sas de la structure. Vite calmés par les remarques fermes des surveillants, les rares récalcitrants et leurs collègues attendent ensuite patiemment de décliner leur identité afin d'être ré-écroués, puis être escortés à leurs cellules. "Une chose est sûre, c'est que pour eux, comme pour nous, le changement est énorme", glisse Quentin, jeune surveillant du centre pénitentiaire et ancien de la maison d'arrêt de Mulhouse.

Dans ce nouvel établissement, chacun devra retrouver ses habitudes : les détenus créeront de nouveaux espaces de sociabilité et devront trouver de nouvelles "planques", tandis que les surveillants rencontreront de nouveaux collègues et devront maîtriser les couloirs de ces locaux impressionnants. "Entre notre petite structure de Colmar et cet univers carcéral moderne, il y a un sacré changement !", avoue Romuald, surveillant de 46 ans et ancien de la prison de Colmar, fermée en juin dernier. "Là-bas, on avait des dortoirs, une petite promenade ridicule... Maintenant, on a des douches dans chaque cellule, ça va faciliter le quotidien des détenus et le nôtre". L'agent insiste. "À Colmar, il était temps qu'on ferme. Maintenant, on pourra avoir des bureaux décents, s'occuper de nos détenus correctement".

"Des conditions de travail dégradées"

"L'ancienne prison était très vieille, elle avait plus de 100 ans. Elle ne pouvait pas être propre", confirme Patrick, après un mois passé à la maison d'arrêt de Mulhouse. Le sexagénaire y partageait sa chambre, et des douches communes dans lesquelles il avoue ne s'être rendu "qu'une ou deux fois par semaine". Alors que la France est régulièrement pointée du doigt pour l'insalubrité de ses prisons et sa surpopulation carcérale, la maison d'arrêt de Mulhouse illustrait parfaitement la vétusté des établissements de détention. En 2018, certaines détenues de la prison avaient ainsi alerté l'Observatoire international des prisons, se plaignant de l'état "catastrophique, sale, dégradé" de leurs cellules, évoquant par exemple des joints de fenêtres en papier journal, l'absence de dispositifs d'aération, ou encore un débit d'eau chaude limité.

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Électricité instable, fuite d'eau, murs défraîchis, pannes diverses... Cet état des lieux faisait écho au constat dressé dès 2015 par le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), qui relevait alors des cellules "marquées par une très grande vétusté et insalubrité" et des murs "ravagés par l'humidité". "On ne pouvait pas continuer d'accueillir des personnes détenues dans de telles conditions et imposer des conditions de travail aussi dégradées au personnel", réagissait, en octobre dernier, le directeur interrégional des services pénitentiaires du Grand Est Hubert Moreau auprès de l'AFP. D'autant que la maison d'arrêt de Mulhouse semblait souffrir d'une sur-occupation chronique : les lieux ont ainsi accueilli jusqu'à plus de 400 détenus, soit un taux d'occupation de 170%. Selon les statistiques du ministère de la Justice, au 1er octobre 2021, les capacités de la structure s'élevaient à 277 places opérationnelles, pour 392 détenus - soit une densité carcérale de 141,5%.

"On reste enfermé"

Une vie quotidienne déplorable, de laquelle le directeur du nouveau centre pénitentiaire de Lutterbach compte bien se différencier. "Quartier de confiance" pour les détenus les plus disciplinés, prévention de la récidive, suivi trimestriel de chaque prisonnier, "salons" composés de quelques canapés accessibles à certains résidents pour maintenir une vie sociale... "Ici, on offre des conditions de détention plus novatrices", affirme Fabrice Bels, qui souhaite créer une structure "exemplaire".

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Inauguré par le premier ministre Jean Castex et le Garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti en avril dernier, pour un démarrage effectif ce mercredi, le centre de détention de Lutterbach se veut l'illustration de la mise en oeuvre concrète du programme de construction de 15 000 places de prisons supplémentaires sur le territoire à l'horizon 2027 - promesse du candidat Macron en 2017. "Meilleures sont les conditions de détention, mieux on arrive à travailler avec la personne détenue : il n'y a plus de parasites extérieurs qui viennent polluer le parcours carcéral", insiste Hubert Moreau.

Interrogé sur la question d'une prison "idéale", Patrick est, lui, plus dubitatif. "Quand on est détenu en prison, que cette dernière soit gentille, petite, grande ou belle, ça ne change pas grand-chose. On reste enfermé", lâche le détenu, qui s'inquiète de fêter, dans quinze jours, ses 67 ans seul, dans sa cellule individuelle. Après la découverte des lieux, une solide porte blindée se referme sur le prisonnier, à qui l'on rappelle qu'il "peut sonner" en cas de besoin, ou prévenir d'un quelconque problème médical. Demain, il se réveillera dans sa nouvelle prison. "Il y a des barreaux aux fenêtres ici aussi", conclut-il.