Anatomie d'un couac. Le rapport de la direction de l'administration pénitentiaire au sujet de la vidéo de l'équipe de "Kohlantess" à la prison de Fresnes, tournée le 27 juillet, que L'Express a pu consulter, raconte avec minutie comment la manifestation sportive a pu être autorisée et filmée, contrairement à ce qu'aurait souhaité une partie de la haute administration, mal informée sur l'événement. Le document s'en trouve accablant pour la direction de l'établissement, qui reconnaît une "erreur d'appréciation", et s'expose aujourd'hui à d'éventuelles sanctions. En filigrane, apparaissent des différences de sensibilité sur le sens de la peine, qui se sont affirmées dans les prises de position publiques tout au long de la polémique. "La lutte contre la récidive passe par la réinsertion mais certainement pas par le karting !" a tonné Eric Dupond-Moretti le 20 août, quelques heures après la diffusion des images par le média Konbini. Le ministre prendra dans les prochains jours une circulaire "pour fixer clairement les conditions nécessaires à la tenue de projets de réinsertion en prison", a-t-il annoncé ce mardi 23 août.
Le rapport, daté de ce même 23 août et signé de la secrétaire générale du ministère de la Justice et du directeur-adjoint de l'administration pénitentiaire, remonte le fil de l'organisation de l'événement. Tout a commencé "à la fin du mois de juin", lorsque la responsable locale de l'enseignement à Fresnes a présenté le projet à sa direction, en compagnie de Djibril Dramé, président d'Unitess, le nom administratif de "Kohlantess". Idée validée sur le principe par le directeur, à condition que la journée ne coûte rien au contribuable et "porte les valeurs de solidarité, de cohésion et de dépassement de soi". Les modalités des épreuves, "notamment l'épreuve de karting et de bassin d'eau", étaient connues dès le début. Il est précisé que les réunions de travail se sont ensuite tenues en juillet sous la conduite de l'adjointe du directeur, celui-ci étant "en congé annuel".
"Connaissance tardive et partielle"
Il ressort des auditions que si de nombreux protagonistes, jusqu'au cabinet du ministre, ont été mis au courant de l'opération en amont, ses modalités exactes n'ont pas été détaillées. "Si une autorisation de principe de la Chancellerie a bien été donnée s'agissant de cette action et de sa médiatisation, c'est sans en connaître précisément les détails, notamment s'agissant de l'épreuve de karting et du bassin d'eau", soulignent les auteurs du rapport. L'adjointe au directeur de Fresnes attend le 20 juillet, soit une semaine avant l'événement, pour contacter "par téléphone" la chargée de communication de la direction interrégionale des services pénitentiaires (DISP) de Paris. Un mail est envoyé le lendemain, si bien que le directeur des services pénitentiaires de Paris évoque aujourd'hui "une connaissance tardive et partielle" de la manifestation. Quant au service communication du ministère de la Justice, il a été informé le 22 juillet par la DISP sur le principe d'accueillir le média Konbini mais pas sur l'opportunité du projet "contrairement à l'accoutumée s'agissant d'initiatives intégrant dès le départ une dimension "médiatisation nationale"", fait valoir la chancellerie dans le rapport.
Le 25 juillet, le cabinet du ministre valide la présence de Konbini sous réserve de l'autorisation de la direction de l'administration pénitentiaire et sans connaître le contenu précis des épreuves. "Si nous l'avions su, nous n'aurions jamais autorisé le karting. Ces images sont choquantes car elles balayent le travail socio-culturel de réinsertion qui est fait", expose aujourd'hui la chancellerie auprès de L'Express. A ce moment-là, la direction de l'établissement fait remonter l'idée d'une "course de relais" et non d'un sport automobile, onéreux, dont la pratique en prison peut choquer, fait encore valoir la chancellerie.
Selon le rapport, la seule voix discordante a été celle du directeur interrégional des services pénitentiaires, qui fait part de sa "désapprobation" le 25 juillet, en raison du caractère "tardif" de l'information et du concept qui lui paraît "inopportun", qu'il décrit comme "celui d'associer le centre pénitentiaire de Fresnes à un jeu de survie en milieu hostile". Quatre fonctionnaires du ministère de la Justice se trouvent sur les lieux le 27 juillet et découvrent en direct le contenu des épreuves.
"Des coupes et des floutages sont effectués"
Le document souligne encore que le 4 août, un "retour d'expérience" a eu lieu, en présence de la DISP et de la direction de l'établissement. Lors de cette réunion, "plusieurs scènes pouvant apparaître comme inadaptées ou susceptibles d'une interprétation négative ont été retirées" de la vidéo de Kohlantess, à la demande de la DISP. Des suppressions ultérieures sont ensuite demandées par le ministère. Même phénomène le 9 août auprès de Konbini : "Des coupes et des floutages sont effectués" à la demande de la DISP et du ministère. Pas suffisant pour éteindre le feu qui s'annonce : le 18 août, soit la veille de la diffusion, le service de communication du ministère prévient le cabinet du ministre "du risque de polémique que pourraient engendrer ces diffusions". A noter que la tenue d'une course de karting a été évoquée dès le 28 juillet dans un reportage du Parisien, qui n'a, ne semble-t-il, pas retenu l'attention.
La Chancellerie ne partage pas, en revanche, l'analyse de Kohlantess concernant le profil des détenus, même si elle reconnaît les faits. L'équipe associative a supprimé sa vidéo des réseaux sociaux ce lundi 22 août après avoir appris qu'un des participants à la vidéo a été condamné pour viol en 2021, alors qu'il aurait été convenu avec l'établissement qu'aucun prisonnier condamné pour une "atteinte à l'intégrité physique et/ou morale d'une victime" ne participerait. "La confiance que nous avons accordée au centre pénitentiaire de Fresnes ainsi qu'au ministère de la Justice a été rompue", a affirmé l'équipe d'Unitess dans un communiqué. Dans le rapport, il est précisé que le "détenu L." a bien été "condamné pour des faits de viol en récidive" et est libérable en 2031. Sa "candidature a été validée" car "son comportement en détention s'est sensiblement amélioré depuis dix-huit mois".
"Incidents displicinaires"
En tout, onze détenus ont été sélectionnés pour participer aux épreuves, sur la base de leur "investissement" en détention et de "l'évolution positive de leur comportement", en dépit, pour quatre d'entre eux, de "comptes-rendus d'incident disciplinaire en 2022". Seize prisonniers ont en outre été spectateurs des épreuves, tous écroués pour faits de nature correctionnelle, sauf "le détenu K., condamné pour des faits d'assassinat". Pour autant, ce choix n'est pas considéré comme une faute de l'établissement de Fresnes par les hauts fonctionnaires du ministère. "L'ensemble des détenus sélectionnés, correspondant aux profils d'une maison d'arrêt, ayant fait l'objet d'une évaluation par les équipes, correspond à un mode opératoire tout à fait classique s'agissant d'une activité socio-culturelle ou sportive organisée en détention", écrivent les rapporteurs. Un membre de l'administration pénitentiaire explicite auprès de L'Express : "Tous les détenus peuvent avoir droit aux activités socio-culturelles en détention, il n'y a pas d'exclusion par principe en raison du motif de condamnation".
En disant oui aux activités en prison mais non au karting, Eric Dupond-Moretti a nourri un débat passionné sur le sens de la peine. D'un côté, ceux qui estiment que les détenus n'ont pas vocation à s'adonner à des activités de loisirs, comme Eric Ciotti. "Nos prisons ne sont pas des colonies de vacances dans lesquelles détenus et gardiens tissent des liens d'amitié. Où est le respect pour les victimes et leurs familles qui voient ces délinquants s'amuser alors qu'ils purgent leur peine ? Où est la peur de la sanction ?" a souligné le député LR des Alpes-Maritimes sur Twitter. De l'autre, ceux qui avancent que la prison doit favoriser l'amendement moral et la réinsertion des condamnés, afin de prévenir la récidive. Le sociologue Dominique Bodin, spécialiste de la réinsertion par le sport en prison, est de cet avis : "J'ai mené de nombreuses études, avec l'aval de directeurs de prison, par exemple à Rennes, où des détenus étaient initiés au volley-ball. Ce n'est pas le sport en lui-même qui est bon, mais ce que parvient à créer le surveillant-moniteur, comme une démarche de respect des règles ou de respect entre détenus". L'universitaire ajoute que les activités socio-culturelles ont aussi la vertu de sortir le prisonnier d'une "oisiveté" qui peut favoriser "des comportements déviants".
Tocqueville et Foucault
Dans leur rapport du 23 août, les hauts fonctionnaires du ministère de la Justice détaillent les critères qui doivent justifier une activité socio-culturelle en prison : "Ce n'est pas l'offre de "loisirs" ou la finalité "occupationnelle" qui est visée, mais bien l'acquisition d'aptitudes psycho-sociales et la construction, par tous les leviers mobilisables, de projets de sortie et donc de retour à la vie en société". Ce qui n'était pas le cas, aux yeux de la chancellerie, concernant la course de karting.
Ce débat entre les différentes fonctions de la prison était déjà détaillé dans Du système pénitentiaire aux Etats-Unis et de son application en France, un rapport rédigé par Alexis de Tocqueville en 1833. L'essayiste alors magistrat, missionné par le gouvernement pour étudier les centres de détention américains, distingue le modèle "auburnien", développée dans les prisons d'Auburn (Etat de New York) du modèle "pennsylvanien", en vogue dans l'Etat éponyme. A Auburn, les surveillants mettent l'accent sur un "dressage" de l'individu, en lui réapprenant notamment la vie en société. En Pennsylvanie, il s'agit au contraire d'isoler au maximum le prisonnier, dont le nom est remplacé par un matricule. Traumatisé, le condamné est censé en sortir transformé à la sortie de la prison. C'est ce modèle autoritaire que décrira le sociologue Michel Foucault, observateur des prisons françaises, dans Surveiller et punir, en 1975. Un travail critique qui donnera lieu, à partir des années 1980 et de l'arrivée de la gauche au pouvoir, à de nombreuses réformes afin de faciliter la réinsertion des prisonniers, note Dominique Bodin.
Raidissement des Français
Dans cette équation, les responsables politiques doivent encore arbitrer, aujourd'hui, avec le regard de plus en plus pressant de l'opinion. Une étude effectuée en mars 2018 par l'Ifop pour la fondation Jean-Jaurès avait mis en évidence un raidissement spectaculaire des Français sur ces questions. Alors qu'ils étaient 72 % à penser que la prison doit avant tout préparer la réinsertion des détenus dans la société en janvier 2000, ils n'étaient plus que 45 % dix-huit ans plus tard. A l'inverse, le total de ceux qui estiment que la prison doit avant tout priver les détenus de liberté passait de 21 % à 49 %. De la même façon, les sondés, qui étaient 79 % à considérer en 2000 que les intervenants extérieurs - enseignants, artistes - devaient avoir un accès plus large à la prison, n'étaient plus que 53 % en 2018. Surtout, 50 % des personnes interrogées pensaient que les prisonniers sont "trop bien traités" dans les prisons françaises, contre 18 % en 2000, - quand bien même les sondés affirmaient être bien informés de l'état déplorable des centres de détention. Un processus peut-être pas totalement étranger à la polémique sur le karting de Fresnes.
