"Devoir de vérité" contre "mensonge d'Etat". Depuis l'attentat de Nice, commis jeudi dernier par un individu radicalisé et sujet à des troubles mentaux, l'exécutif et les élus locaux s'écharpent sur la question des mesures de sécurité mises en places le soir du drame. Au volant d'un 19 tonnes loué trois jours auparavant, Mohamed Lahouiaej-Bouhlel a foncé sur la foule réunie pour les festivités du 14 juillet et tué au moins 84 personnes.
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Etait-il possible de l'en empêcher? Tandis que Manuel Valls assure que l'ensemble du dispositif de sécurité a été coordonné entre la préfecture et la mairie, Christian Estrosi, président de la région Paca, dénonce des "fautes majeures".
Le camion avait-il le droit de circuler?
L'interrogation. Au lendemain du drame, Christian Estrosi émet ses premiers doutes. "Il y aura à tirer les conséquences de cela, à savoir comment ce véhicule a pu pénétrer sur la promenade des Anglais, alors que nous sommes en plein état d'urgence et en plan Vigipirate avancé", commente-t-il sur France 2.
Les faits. Le véhicule circulait en toute illégalité, alors que deux arrêtés, un préfectoral et un municipal, interdisaient sa présence. Le premier stipule que les poids lourd de plus de 7,5 tonnes n'ont pas le droit de circuler les jours fériés et les veilles de jours fériés. Le second interdit ces mêmes véhicules à circuler, toute l'année, sur certains axes, dont la promenade des Anglais. Or, en plus de s'y être rendu le soir du massacre, Mohamed Lahouiaej-Bouhlel avait fait plusieurs repérages les jours précédents.
La mairie de Nice précise toutefois à L'Express qu'il existe des "dérogations": "Sont exemptés, par exemple, les véhicules de déménagement ou de livraison. Le fait de voir un camion dans la ville n'est pas rare." Il aurait donc fallu contrôler le terroriste pour s'apercevoir qu'il n'avait pas le droit de circuler.
Le terroriste a-t-il menti pour accéder à la promenade?
L'interrogation. Selon M6, Mohamed Lahouiaej-Bouhlel contourne les barrages policiers en prétextant une livraison de glaces. Une partie de la promenade des Anglais est en effet coupée à la circulation pour permettre à la foule de se déplacer.
Les faits. Aucune source officielle n'a confirmé cette information. "Ce sont des rumeurs. Aucun policier, municipal ou national, n'a évoqué une discussion préalable avec le tueur", souligne la mairie de Nice. Arrivé au barrage policier, le tueur a coupé ses phares. Puis, selon la préfecture des Alpes-Maritimes, a foncé sur le trottoir avant de se lancer dans son entreprise meurtrière.
Quant à la partie accessible aux véhicules de la promenade, elle n'était soumise à aucun contrôle de police. Par ailleurs, comme l'a révélé France Bleu et contrairement à une première communication des autorités, le 19 tonnes n'était pas "frigorifique", ce qui atténue la thèse d'un mensonge. L'agence qui a loué le camion au tueur avait indiqué à L'Express que ce dernier avait prétexté "un déménagement".
Y avait-il assez de policiers mobilisés le soir du drame?
L'interrogation. Depuis vendredi, Christian Estrosi accable le gouvernement et prétend que le nombre de policiers nationaux mobilisés était insuffisant le soir du 14 juillet. Quand la préfecture des Alpes-Maritimes a indiqué que 64 fonctionnaires avaient été mobilisés - outre les 42 policiers municipaux et 20 militaires de la mission Sentinelle - l'ancien maire de Nice a hurlé au "mensonge d'Etat".
Interrogé par L'Express, Philippe Pradal, l'actuel édile de la ville, tient le même discours, évoquant un "mensonge par omission". "On ne voit pas les policiers nationaux annoncés sur les photos et vidéos disponibles", affirme-t-il, reconnaissant toutefois ne pas avoir vu en personne les images de vidéosurveillance, détenues par le parquet pour les besoins de l'enquête.
Les faits. Manuel Valls a été limpide mardi dans un entretien à Nice-Matin. "185 fonctionnaires de la police nationale étaient mobilisés le 14 juillet au soir à Nice, dont 64 sur la seule promenade des Anglais, énumère-t-il. Soit, à la virgule près, les chiffres communiqués par la préfecture. Un dispositif calqué "sur celui du Carnaval 2016" construit en coopération avec la ville de Nice. Le Premier ministre assure disposer d'une liste qu'il est prêt à soumettre à la justice.
Une réponse qui ne satisfait pas du tout Christian Estrosi, qui estime que les chiffres donnés par Manuel Valls et Bernard Cazeneuve "sont mensongers".
Pour autant, ce dernier, comme le maire de la ville Philippe Pradal, n'est pas en mesure de donner un chiffre précis quant aux effectifs des policiers nationaux déployés ce soir-là. Et la justice ne s'est pas encore penchée sur la question.
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Ce mercredi soir, Libération révèle que contrairement à la version avancée par Manuel Valls, "l'entrée du périmètre piéton de la promenade des Anglais n'était pas protégée par la police nationale le 14 juillet au soir". Les effectifs de la police nationale "ont été relevés aux alentours de 20h30 par leurs collègues municipaux", indique Libé, témoignages et photographies à l'appui.
La promenade des Anglais était-elle suffisamment protégée?
L'interrogation. Selon le Canard enchaîné, la "véritable erreur d'appréciation" en matière de sécurité est de ne pas avoir fait le choix de "fermer l'espace réservé à la fête", c'est-à-dire la célèbre avenue niçoise. Auprès de l'hebdomadaire, le maire Philippe Pradal indique n'avoir reçu aucune demande d'installation de plots en béton, une disposition appliquée lors de l'installation de la fan zone à Nice.
Les faits. Un tel dispositif aurait-il pu vraiment éviter le drame? Délégué syndical SGP Police à Nice, Fabrice Devesa en doute, soulignant que les deux événements ne sont pas comparables. "Sécuriser une route qui fait plus de trois kilomètres de long n'a rien à voir avec le fait de protéger un périmètre délimité", développe le policier.
En outre, pour bloquer l'accès à la promenade, la préfecture a installé jeudi soir des cars de CRS et de gendarmes, facilement mobiles pour permettre l'arrivée des secours. Des véhicules stationnés uniquement sur la chaussée, pas sur le trottoir, que le chauffeur du poids-lourd a contourné.
La reconnaissance faciale aurait-elle permis d'éviter l'attentat?
L'interrogation. "Si le gouvernement nous avait autorisé à utiliser le système de reconnaissance faciale, peut-être les choses auraient-elles été différentes", assure Christian Estrosi, le premier adjoint au maire de Nice, dans son interview à Nice Matin.
Les faits. Christian Estrosi parle ici d'une technologie de reconnaissance faciale via des caméras de vidéosurveillance, qu'il aurait souhaité voir mise en place dans sa ville pendant l'Euro 2016, pour surveiller la fan zone. Un procédé qui n'est pas autorisé en France. "La loi ne permet pas de relier le fichier des personnes recherchées ou les personnes fichées S à ce logiciel de reconnaissance faciale", déplorait l'élu en avril dernier. La Cnil, Commission nationale de l'informatique et libertés, juge quant à elle que "son caractère intrusif est croissant puisque la liberté d'aller et venir anonymement pourrait être remise en cause".

A Nice, le centre de supervision urbain permet un suivi 24h/24 des images des caméras de vidéosurveillance.
© / Eric Gaillard
Dans la ville la plus vidéosurveillée de France, la reconnaissance du visage de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel n'aurait déclenché aucune alarme. Même si le terroriste avait été repéré par les policiers, il n'était ni connu des services de renseignements, ni fiché S, ni recherché.
Pourquoi tant de critiques de la part de l'ancien maire de Nice? "Si Christian Estrosi a été l'un des premiers à critiquer le gouvernement, c'est parce qu'il doit ressentir l'attentat de Nice comme un camouflet personnel, qui met en lumière l'échec de sa politique sécuritaire, à coup d'annonces fracassantes", juge Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des questions de sécurité.
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