Bernard Cazeneuve a menti, selon Libération. L'accès à la promenade des Anglais, ravagée le 14 juillet par le passage de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel à bord de son camion, n'aurait pas bénéficié des moyens de sécurité détaillés par le ministre de l'Intérieur après l'attaque. Une accusation qui fait directement écho à celle formulée quelques heures après l'attentat par Christian Estrosi, le premier adjoint au maire de Nice.

La réponse gouvernementale ne s'est pas fait attendre. Dans un communiqué pour le moins offensif, Bernard Cazeneuve s'est dit "indigné" par les "contre-vérités" publiées par le journal, qui "interrogent la déontologie des journalistes" à l'origine de cette enquête et emprunteraient "aux ressorts du complotisme". Dans la foulée, le pensionnaire de la place Beauvau a tout de même saisi l'IGPN, la police des polices, pour faire la lumière sur de possibles manquements.

Un dispositif conforme à ce qui avait été décidé

Le dispositif policier mis en place le long de la promenade des Anglais avait été préparé au cours de trois réunions, en présence des services de la préfecture et de la mairie, le 28 juin, ainsi que les 7 et 8 juillet. Initialement, les forces de l'ordre étaient censées sécuriser la manifestation par un "barrièrage avec filtration du public", comme les palpations ou l'ouverture des sacs.

Le plan prévu, comme le révélait dès mercredi le Canard Enchaîné, a finalement été allégé du fait d'effectifs jugés "contraints". Autrement dit, les policiers étaient trop peu nombreux pour mettre en oeuvre des mesures aussi strictes.

Une semaine avant le début des festivités, les autorités se sont donc entendues autour d'une surveillance partagée entre les services de la police nationale et de la police municipale. Le périmètre était alors défini de la façon suivante:

  • Un premier barrage de déviation des véhicules, situé à environ 400 mètres du début de la Prom' party, au carrefour du Boulevard Gambetta. Le cliché diffusé ce mardi par Libération montre que la route est fermée au moyen de barrières métalliques disposées sur toute la largeur des six voies de la promenade. Aux environs de 21h, les équipes de la police nationale ont été relevées par la police municipale. D'après Libé, un seul véhicule était stationné sur la largeur tandis que deux agents municipaux se chargeaient de détourner les véhicules.
  • Un second barrage, à l'entrée de la Prom' party. Six agents de la police nationale s'y trouvaient, accompagnés de deux véhicules de police, garés quant à eux sur la longueur de la route pour laisser passer les piétons.

Au total, selon la préfecture de police, 64 agents nationaux se trouvaient sur la promenade au moment des faits. Ils étaient soutenus par 42 policiers municipaux et 20 militaires, dans le cadre de l'opération Sentinelle.

Une communication hasardeuse

Le 16 juillet dernier, la préfecture de police des Alpes-Maritimes assurait que la police nationale, avec l'appui des agents municipaux, était chargée de surveiller les "points les plus sensibles". Elle affirme que c'est bien ce dispositif qui était en place au niveau "du point d'entrée du camion". Le véhicule a franchi ce barrage en "montant sur le trottoir".

A ce niveau du débat, il ne s'agit plus que d'une question d'interprétation. La préfecture de police appelle à distinguer le premier barrage, qui marque le point de départ de la zone piétonne, du second, correspondant lui à celui de la Prom' party. Le premier n'est donc pas considéré par les autorités comme un "point sensible", contrairement au second, justifiant la présence de policiers nationaux. "C'est comme si on nous reprochait de ne pas avoir verrouillé la rue de Rivoli au niveau du Louvre alors qu'une fête se tient place de la Concorde", s'agace l'entourage de Bernard Cazeneuve auprès du Figaro.

La référence au "point d'entrée du camion" semble pourtant laisser entendre que la préfecture considérait bien le premier barrage comme un lieu "sensible". C'est exclusivement à ce sujet que Libération accuse aujourd'hui le gouvernement de mensonge. Car le 16 juillet, toujours, Bernard Cazeneuve assurait que les véhicules de police rendaient impossible "le franchissement" de la promenade des Anglais. "C'est par les trottoirs et de façon très violente que ce camion a réussi à pénétrer", précisait-il encore. Or, au premier barrage, un seul véhicule de police était stationné: insuffisant pour bloquer les six voies de la promenade des Anglais.

Le calibre des pistolets en question

Les moyens déployés étaient-ils à la hauteur de la menace? Il est impossible d'apporter une réponse tant que les conclusions de l'enquête ne sont pas rendues. "Si Christian Estrosi avait eu un doute [sur les moyens décidés lors des réunions préparatoires, NDLR], il aurait pu annuler le feu d'artifice", commentait dès dimanche l'entourage de François Hollande auprès de L'Express. Un avis contesté par Philippe Pradal, le maire de Nice: "Il ne faut pas se méprendre sur les réunions de travail. C'est la préfecture qui est à la manoeuvre et qui décide du dispositif à déployer. De notre côté, nous fournissons les moyens municipaux réclamés."

Rien ne permet à ce stade d'affirmer que la présence de policiers nationaux au premier barrage aurait radicalement changé les choses. Libération explique que les policiers municipaux, avec leur "pistolet 38 spécial de calibre 7,65 mm", ne pouvaient rien faire au passage du camion. Il a fallu attendre, poursuit le journal, que les agents de la police nationale ouvrent le feu, armés de leur Sig Sauer de calibre 9mm.

Or, le calibre du 38 spécial est de 9mm et non pas de 7,65mm, confirme à L'Express un expert judiciaire en balistique. "Il est vrai que le Sig Sauer apporte une puissance de feu supplémentaire, puisque l'on peut tirer plus de cartouches", concède-t-il. Mais le spécialiste conteste les affirmations d'Yves Bergerat, policier municipal à Nice, selon lesquelles les balles du 38 spécial ne permettraient pas de crever les pneus de traverser le pare-brise d'un camion: "Intrinsèquement, les deux munitions sont assez comparables. Ensuite, c'est une question de rapidité et de précision."

La mairie également pointée du doigt

Interrogé par Nice Matin, le préfet des Alpes-Maritimes assurait le 17 juillet que le risque d'une attaque menée à bord d'un véhicule avait été pris en compte. Ce sera l'un des points centraux de l'enquête. Pourquoi, dans ce cas, la promenade des Anglais n'a-t-elle pas été bouclée sur toute la largeur? L'installation de plots en béton aurait été jugée inapplicable par le patron de la Direction départementale de la sécurité publique notamment parce qu'il fallait permettre aux secours de passer en cas de besoin. Leur installation dépendait alors non pas de la préfecture, mais bien de la mairie, selon l'ancien adjoint à la sécurité de Christian Estrosi, Benoît Kandel. "Christian Estrosi se demande aujourd'hui pourquoi des plots en béton n'ont pas été installés par le préfet sur la Promenade des Anglais... Mais quel Tartuffe! C'est toujours la police municipale de Nice qui installe ce type de matériel. Elle a un camion spécialement équipé pour faire cela. Je le sais. C'est moi qui ai fait acheter ce véhicule en 2009...", a-t-il écrit dans un post Facebook.